29 mars 2008

Le peuple centaure. Rendez-vous en terre inconnue



J’ai revu sur France 5 un documentaire que j’avais beaucoup aimé et dont j’envie de vous parler :

« Rendez vous en terre inconnue : Bruno solo chez les cavaliers mongols »


Le principe de l’émission :

Frédéric Lopez emmène Bruno Solo à la rencontre des cavaliers de la steppe mongole.


Quelques mots de Frédéric Lopez

Pourquoi avoir convié Bruno Solo à un Rendez-vous en terre inconnue ?

Il y a un an, au festival du Film de Comédie de l’Alpe d’Huez, il m’a interpellé devant tout le monde : « Je ne quitterai pas cette planète avant d’avoir fait Rendez-vous en terre inconnue ! ». Non seulement il m’a fait très plaisir, mais en plus cela montrait sa motivation. Et c’est ce que nous attendons de nos invités car, je le rappelle, ils viennent hors promotion et bien entendu gracieusement. Mis à part cette anecdote, je connaissais, bien sûr, le Bruno Solo comique. Et l’humour, comme mode de communication, est indispensable dans cette aventure. Mais je le savais aussi capable d’une très grande empathie qui est l’autre qualité requise.

Pourquoi emmener Bruno Solo en Mongolie précisément ?

On surnomme parfois les Mongols le peuple centaure et Bruno, dans son questionnaire, avait précisé qu’il aimait les chevaux et qu’il était bon cavalier. En fait, il s’est même révélé très bon cavalier… Heureusement car ce voyage avait aussi pour but de lui faire plaisir et de le rendre heureux, et non de le torturer et de le casser en mille morceaux. Pour moi, ça a été une tout autre histoire… (rires)

Là-bas, Bruno avait rendez-vous avec une personne hors du commun, Batbayar. Qu’a-t-il de particulier ?

Il semble imperturbable face à la grande mutation qu’endure la nation mongole. Il y a quinze ans environ, le pays était encore communiste et l’économie planifiée, aujourd’hui les marques s’étalent partout en ville. Les compatriotes de Batbayar, descendants de Gengis Khan, le père de ce peuple nomade, subissent de plein fouet l’arrivée de l’économie de marché. Cette transition brutale a provoqué de terribles anachronismes et jeté un tiers de la population sous le seuil de pauvreté. Certains, comme le frère de Batbayar, sont attirés par les lumières de la cité, d’autres ont perdu leur bétail, mais, pour tous, l’urbanisation et la sédentarisation signifient une destruction des valeurs traditionnelles. Par exemple, le vol de chevaux était éthiquement impensable auparavant...

Batbayar perpétue la tradition mongole...

Oui, il continue à faire les mêmes gestes ancestraux, édictés par le code de Gengis Khan. Il arrive encore à maintenir une existence d’éleveur nomade malgré des conditions climatiques de plus en plus sévères. J’ai compris, en vivant à ses côtés, le manichéisme avec lequel il conçoit la vie des Mongols. Il n’y a qu’une alternative à la dureté de la steppe, c’est une existence de citadin dans une des trois principales villes du pays : Oulan-Bator, Erdenet ou Darkhan. Toutes polluées, à l’architecture soviétique, stressantes et sans espoir pour ceux qui n’ont rien d’autres que leurs mains pour travailler. Petit à petit y apparaissent des bidonvilles de yourtes. C’est un non-sens aux yeux de Batbayar pour qui une yourte doit être plantée au milieu d’une plaine sans clôture.



Le regard de l’invité :

Beaucoup rêvent d’être invités par Frédéric Lopez et d’avoir « Rendez-vous en terre inconnue ». Très peu sont élus. Bruno Solo fait partie de ceux-là. Il mesure la chance qu’il a eue et la magie de ce qu’il a vécu.

Imaginiez-vous une destination en particulier lorsque Frédéric Lopez vous a contacté ?

Non, mais la Mongolie faisait partie de ces quatre ou cinq pays auxquels je m’intéressais, tout en sachant qu’il est trop difficile d’y voyager. En tant que cavalier, j’étais ému aux larmes quand Frédéric m’a annoncé cette destination. Mentalement, j’ai recollé les magnifiques images que j’avais vues sur la Mongolie. Et j’ai eu un frisson en me rappelant d’un article où il était question de tradition culinaire, comme le lait à base de beurre rance, la viande bouillie de mouton, de chèvre ou de yak. Finalement, on se fait à tout... Et Batbayar s’amusait beaucoup à nous voir faire des politesses quand il nous tendait, exprès, un morceau de tendon gros comme un téléphone portable ou des grimaces à la dégustation du fameux aïrag, le lait de jument fermenté, un peu piquant. Après ça, vous pouvez tout boire ! (rires).

Quel souvenir gardez-vous pour toujours ?

Le moment où j’ai découvert Batbayar dans les jumelles, une demi-heure avant son arrivée. Quand il a posé pied à terre, nous a regardés, fier comme Gengis Khan, et nous a fait passer son tabac à priser. Il m’a tapé sur les doigts parce que je l’ai pris de la main gauche et que, dans la tradition, ça ne se fait pas. J’ai compris que j’allais devoir marcher droit (rires) ! On est monté à cheval pour rejoindre le campement. Il nous a dit : « C’est juste à côté ». Deux heures et demie plus tard, nous étions toujours en selle !!! Et quelles selles ! Rien à voir avec les européennes, elles sont très dures et vous êtes obligé de vous tenir debout comme un jockey. Mais j’étais à cheval, en Mongolie… et le voyage pouvait s’arrêter là. C’était déjà mythique !



Qui est Batbayar ?

Un homme rude parce que son pays l’est et un homme tendre parce qu’il est avant tout artiste. Il m’a demandé d’être moins empressé, de savourer, de distiller mes questions, de respecter ma monture, de ne pas remercier tout le temps : « Tu me diras merci quand je te rendrai un vrai service ! ». Avant de tomber dans l’affect, il voulait m’initier à sa vie. Au fur et à mesure, nous n’avions presque plus besoin du traducteur. Les relations que nous avons nouées là-bas sont extrêmement fortes. Et, à mon retour, j’ai été longtemps hanté par son souvenir. Je le suis toujours un peu. On l’appelait « le magnifique », parce qu’il répétait tout le temps ce mot qu’on lui avait appris. Batbayar, c’est un grand homme, un grand petit homme. Little Big Man !

Est-ce que ce voyage a changé quelque chose en vous ?

Il a confirmé ce que j’avais déjà découvert lors d’un autre voyage inoubliable. Avec mon père, nous avons traversé les Etats-Unis et le Mexique, sans un rond. Pendant ce parcours initiatique, j’ai compris que les hommes savaient et aimaient se parler quelles que soient leurs nationalités, leurs cultures et malgré les frontières et les gouvernements.

Citations :

Maintenant, vous connaissez mes valeurs : aimer son prochain, respecter la Nature... Si on arrive à avoir du plaisir avec tout ça, c’est une satisfaction rare. Dans un moment comme celui-là, je me dis qu’on vit sur la même planète, en dehors des langues et des religions. On est tout simplement des humains sur cette Terre.

La privatisation de la terre, ce n’est pas pour les Mongols, ni pour la Mongolie. À l’époque de nos ancêtres, les Mongols luttaient toujours pour la liberté de leur terre. Les Mongols sont très attachés à leur terre. Nous avons un proverbe qui dit : « Ne donne jamais cette terre, même si Dieu te le demande »



L’œil de l’ethnologue

Linda Gardelle est ethnologue, spécialiste de la Mongolie. Elle est aussi l’auteur de l’ouvrage Aylal, une année en Mongolie, aux éditions Gaïa.

Linda Gardelle, dans votre ouvrage Aylal, une année en Mongolie, votre rencontre avec Batbayar semble ranimer votre amour pour le peuple Mongol. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

J’ai rencontré Batbayar en 1999 après avoir parcouru différentes régions de Mongolie. J’avais vécu auprès de plusieurs familles nomades qui se trouvaient très malmenées par les changements en cours et avaient du mal à trouver leur place dans un monde qui change autant au niveau culturel, qu’économique, politique et climatique. C’est alors que j’ai été heureuse de trouver chez Batbayar une vision très positive et dynamique de son mode de vie, le pastoralisme nomade, et un véritable amour pour sa culture.

Batbayar appartient à cette nouvelle génération de nomades qui ont regagné la steppe après la chute du communisme. Le nomadisme a-t-il vécu une forme de renaissance à ce moment-là ?

En 1990, la Mongolie s’est démocratisée et ouverte à l’économie de marché. Les infrastructures éducatives, sanitaires, commerciales, mises en place pendant les soixante-dix années de tutelle soviétique ont pâti du désengagement de l’Etat et de la fin des aides financières de l’URSS. Beaucoup d’entreprises ont fermé et des milliers de Mongols se sont trouvés sans emploi. Dans un climat de renouveau nationaliste où le nomadisme était vu comme le symbole culturel par excellence, un grand nombre d’habitants des villes se sont improvisé éleveurs : ils ont décidé de regagner la steppe et de retrouver le mode de vie de leurs ancêtres. Cela s’est fait conjointement à la privatisation du bétail, qui était collectivisé pendant la période communiste. Dans les médias, dans les discours politiques, dans les manuels scolaires et dans la production artistique, le nomadisme, est, depuis 1990, érigé en symbole de la culture mongole, malgré la multitude de problèmes auxquels les éleveurs doivent faire face.

Quelles sont les menaces actuelles qui pèsent sur le nomadisme en Mongolie ?

Les éleveurs ont très mal vécu le délabrement des solides infrastructures commerciales dans les campagnes mongoles. Ils ont beaucoup de difficultés à acheminer la viande, les produits laitiers, le cuir et la laine vers les villes pour les vendre, alors que ces productions représentent bien souvent leur seule source de revenus. L’autre grand problème est celui du changement climatique, avec une hausse des températures moyennes annuelles et un bouleversement du calendrier des précipitations, ce qui a des répercussions dramatiques sur l’écosystème. Et beaucoup d’éleveurs actuels sont très vulnérables à ces aléas climatiques : inexpérimentés, n’ayant plus les réflexes de leurs ancêtres, ils perdent parfois tout leur troupeau lors d’un hiver trop rigoureux… Enfin, l’isolement est souvent mal vécu par les éleveurs, qui sont très ouverts sur le monde et intellectuellement très curieux. Ils tiennent énormément à la scolarisation de leurs enfants et à leur accès aux actualités, deux services qui étaient bien assurés pendant la période communiste.

Avez-vous le sentiment que les jeunes sont de plus en plus nombreux à être attirés par les sirènes de la ville ?

Il est vrai qu’un certain nombre de jeunes ruraux, et surtout des filles, rêvent d’aller faire leurs études en ville, et d’y travailler. Mais il y a aussi beaucoup de jeunes éleveurs qui trouvent leur bonheur dans la vie nomade et en sont fiers.
Depuis deux ou trois ans, un très grand nombre de familles nomades ont équipé leur yourte d’un panneau solaire. Beaucoup de jeunes éleveurs clament maintenant haut et fort que, grâce à un téléviseur et une parabole, ils ne sont plus coupés du monde et n’ont plus rien à envier aux habitants des villes, au contraire.

Avec la loi sur la privatisation des terres de 2003, les autorités mongoles se préparent-elles à réformer peu à peu l’agriculture sur le territoire ?

La loi sur la privatisation des terres ne concerne que les zones urbaines et minières. La privatisation des pâturages, et donc de l’essentiel des steppes mongoles, a provoqué un véritable tollé lorsqu’elle a été évoquée. Certains la préconisent à voix basse, y voyant un frein aux problèmes de surpâturage vécus dans les régions péri-urbaines. Mais elle n’est pas envisageable pour l’instant. La steppe continue d’appartenir à tous les Mongols.

La Mongolie pourrait-elle trouver une voie de développement permettant de préserver le nomadisme sous sa forme actuelle ?

Les autorités politiques de la Mongolie contemporaine ont pleinement conscience de l’importance économique de l’élevage. Elles savent aussi qu’en milieu aride et fragile, le pastoralisme nomade est le meilleur moyen de mettre en valeur les ressources naturelles. Enfin, les Mongols remarquent les désastres écologiques et sanitaires provoqués par les élevages intensifs, ne serait-ce que dans la Chine voisine, et savent aussi que l’intérêt pour les modes de production écologiques ne fait qu’augmenter à l’échelle internationale. C’est pourquoi, même si quelques fermes de type européen sont apparues, la plupart des dirigeants de la Mongolie perçoivent très bien la grande valeur de l’élevage pratiqué par les nomades de leur pays.

En règle générale, dans le monde, le nomadisme n’est-il pas considéré comme une forme archaïque de société par les gouvernements ?

Si. Mais pas en Mongolie. Pendant la période communiste, le nomadisme a été par moments pointé du doigt, mais aujourd’hui, les discours dénigrant le nomadisme sont rares en Mongolie. Cela pourrait cependant changer très vite, si le souffle nationaliste mongol perdait de sa vigueur par exemple. Dans ce cas, ce mode de vie apparaitrait comme suranné et archaïque, comme il est perçu dans certains pays. Si on regarde un autre grand peuple nomade, les Touaregs, au Sahara, on s’aperçoit qu’ils ont des relations beaucoup plus conflictuelles avec les gouvernements des Etats où ils vivent. Le dénigrement culturel dont ils sont victimes ne les encourage pas à préserver leur mode de vie, ou alors ils tentent de le maintenir tout en se repliant sur eux-mêmes. Le cas mongol est, sur bien des plans, exceptionnel.

La dernière nation nomade de la planète peut-elle le rester encore longtemps ?

Elle le restera tant que trois éléments de toute importance seront au rendez-vous. Premièrement, la volonté du gouvernement mongol de développer le secteur de l’élevage et d’œuvrer au développement des zones rurales. Deuxièmement, le désir des nomades eux-mêmes de prolonger cette façon de vivre, belle mais difficile. Ils auront cette volonté tant qu’ils se sentiront valorisés tel qu’ils le sont aujourd’hui, et qu’ils auront la possibilité de vivre convenablement. Enfin, le plus grand danger pour les nomades de Mongolie est le changement climatique provoqué par le réchauffement de la planète, et donc la pollution venue des pays industrialisés.


Prochaine rediffusion sur France 5 dimanche 6 avril 2008 20h40

Commentaires

Rendez-vous bien noté !

Ecrit par : Anna Galore | 29 mars 2008

Ce documentaire est vraiment superbe, des images grandioses, une jolie rencontre, beaucoup de sagesse et d'humilité, j'ai adoré et je le reverrai avec gourmandise.

Ecrit par : Miss You | 29 mars 2008

bah tiens rien que pour le revoir, je prends mon agenda ! ;)

Ecrit par : sampang | 29 mars 2008

Pour revoir ton agenda? ^^

Ecrit par : Anna Galore | 29 mars 2008

oh Anna que je suis bien sans maintenant ! ^^

Ecrit par : sampang | 29 mars 2008

C'est noté pour moi ! Je me réjouis de voir ce documentaire.

Toi qui a aimé Miss, je ne sais pas si tu as eu l'occasion de voir "L'Histoire du chameau qui pleure" ? Un très, très beau film sorti en 2004 :

"C'est l'été en Mongolie. Une famille de nomades aide les chamelles du troupeau à mettre bas. L'une d'elles y parvient difficilement.
Dès la naissance, elle se désintéresse de son bébé et lui refuse son lait. La tradition veut qu'on fasse venir un violoniste pour émouvoir la chamelle et la réconcilier avec son bébé chameau..."

Ecrit par : anti | 31 mars 2008

Non Anti je ne l'ai pas vu ce chameau là ;) mais il m'a l'air plus que tentant. Je note, je note.

Si tu peux voir ce doc, tu vas adorer... l'humanité de cet homme, ses propos, la beauté des confidences et un lever de soleil incroyablement riche : j'ai pensé à toi quand je l'ai revu. Faut absolument que tu le vois !!

Ecrit par : Miss You | 31 mars 2008

C'est prévu voui ! le dimanche 6, parce qu'au départ le vendredi 6 c'était pas gagné sur leur site ! Mdrrrr

Ecrit par : anti | 31 mars 2008

Super nouvelle !!

Le documentaire repasse sur France2 cet après midi http://www.cesoirtv.com/programme/1966028/rendez-vous-en-terre-inconnue.php

A voir ou enregistrer !

Ecrit par : Miss You | 16 août 2009

Merci pour l'info !

Ecrit par : Anna Galore | 16 août 2009

C'est un bijou ce documentaire, tout du long, avec un moment cadeau, une magie délicate : le don de Batbayar du lever de soleil à son fils, à la fin du séjour des français et donc à la fin du documentaire.

Je réalise à quel point ce joli moment fait écho à http://annagaloreleblog.blogs-de-voyage.fr/archive/2008/04/13/regarde.html

Ecrit par : Miss You | 16 août 2009

Écrire un commentaire