04 avril 2008

Du rêve au cauchemar




Le 4 avril 1968, Martin Luther King est assassiné à Memphis. Dans une Amérique qui le décevait : guerre du Vietnam, Black Panthers, pauvreté et persistance du racisme.

«A Negro killed in Memphis» (1), titre le New York Times, le 29 mars 1968. La veille, une manifestation de soutien aux éboueurs de la capitale du Tennessee, conduite par Martin Luther King, a dégénéré en émeutes. Un Noir de 16 ans a été abattu par la police et le pasteur prix Nobel de la paix a quitté la marche, écœuré. Afin de prouver que son idéal de non-violence n’est pas mort, il promet de revenir pour une nouvelle manifestation. C’est ce qui le ramène à Memphis quelques jours plus tard. Le 4 avril 1968, à 18 h 01, Martin Luther King vient de se raser et de s’habiller pour se rendre à un dîner lorsqu’il sort sur le balcon de sa chambre du Lorraine Motel. Une balle de fusil lui transperce la gorge, mettant fin à treize ans de combat obstiné contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis.

« La pire semaine »

Dans son numéro commémoratif de l’année 1968, le magazine Newsweek évoque ces journées comme «la pire semaine» de l’Amérique. Le 31 mars, prenant acte du pourrissement de la guerre du Vietnam, le président démocrate Lyndon Johnson a solennellement annoncé qu’il ne se représenterait pas à l’élection présidentielle de novembre 1968. Depuis deux semaines, Robert Kennedy a, lui, décidé d’être candidat aux primaires. Qu’il veuille reprendre le flambeau de son frère John, assassiné en 1963, suscite l’enthousiasme des foules, comme le constate amèrement Johnson, dépité aussi de l’ingratitude de la communauté noire pour laquelle il a tant fait. 1967 s’est achevée dans une ambiance de quasi-guerre civile, entre les manifs d’étudiants contre la guerre du Vietnam et de violentes émeutes raciales. A Newark, Detroit, Chicago, comme dans plus de 170 autres villes, les ghettos noirs se sont à nouveau enflammés cet été-là, au point qu’on a dû parfois envoyer l’armée.

Un siècle après l’abolition de l’esclavage par Abraham Lincoln, «l’Amérique a failli à ses promesses», «cent ans ont passé et le Noir n’est pas encore libre. Cent ans ont passé et l’existence du Noir est toujours tristement entravée par les liens de la ségrégation, les chaînes de la discrimination. Cent ans ont passé et le Noir vit encore sur l’île solitaire de la pauvreté, dans un vaste océan de prospérité matérielle» : A Washington, face à la statue de Lincoln et devant 250 000 manifestants transportés d’émotion, Martin Luther King est à jamais entré dans l’Histoire, le 28 août 1963, par le plus magnétique de ses discours, I have a dream. Où en est-il quatre ans et demi plus tard ? En plein désarroi.

Malgré les incontestables succès engrangés par le mouvement des droits civiques, la frustration n’a pas cessé de s’accumuler chez les vingt millions de Noirs américains. Où allons-nous ? Where do we go from here : chaos or community ? est titré l’essai dans lequel King tente alors de refixer le cap. A coups de centaines de marches pour la liberté, de sit-in, de campagnes de boycott amorcées au milieu des années 50, la ségrégation est devenue hors-la-loi. Fini les pancartes «réservé aux Blancs», terminé l’avant des bus interdit aux Noirs, abolies les «lois Jim Crow» qui permettaient aux Etats racistes du Sud de nier la citoyenneté et le droit de vote des «nègres».

«Mort spirituelle»

L’action non-violente, dont le pasteur, arrière-petit-fils d’esclave, a été le porte-drapeau «a bouleversé la conscience de l’Amérique et forcé le législateur à des réformes profondes sur le statut des Noirs» (2). Des conquêtes juridiques parachevées en 1964 et 1965 par Lyndon Johnson, avec le Civil Rights Act et le Voting Rights Act. Mais la reconnaissance de ces droits déjà inscrits de longue date dans la Constitution, ne change rien au quotidien désespérant des «gens de couleur», qui restent au bas de l’échelle en matière d’emploi, de salaire, de logement, d’éducation.

Le pasteur King est déprimé. Il voit la rage qui monte chez les exclus, le racisme qui ne recule pas chez les nantis. Autre sujet d’inquiétude, le mouvement noir se fissure. La création du parti des Black Panthers, en octobre 1966, consacre la montée en puissance de la ligne dure, celle qui considère Luther King comme un trop gentil «oncle Tom», refuse la compromission avec le pouvoir blanc. Le leader étudiant Stokely Carmichael n’a plus peur de crier le slogan «black power».

Face aux jeunes révolutionnaires, Luther King était persuadé qu’une action concrète de terrain - celle qu’il a entreprise à Chicago pour la rénovation des taudis et la déségrégation du logement - serait la bonne réponse. Mais l’inertie des autorités comme le racisme haineux qui se déchaîne dans les quartiers blancs ont douché le rêve du pasteur. L’Amérique, prend-il conscience, est bien plus malade qu’il ne le pensait.

Discours prophétique

Et «si l’âme de l’Amérique se trouve mortellement empoisonnée, un seul mot doit figurer dans le rapport d’autopsie : Vietnam. […] Une nation qui continue, au fil des ans, à dépenser davantage pour ses moyens de défense militaires que pour ses programmes de promotion sociale se rapproche de la mort spirituelle», dénonce-t-il, à contre-courant d’une opinion publique largement favorable à la guerre. Avec ce discours du 4 avril 1967, King devient définitivement pour le FBI «un révolutionnaire, traître à sa patrie, un homme qui dirige un mouvement dont le but est désormais d’accomplir une révolution sociale» (3).

A son combat anti-guerre, le prix Nobel de la paix ajoute en effet la menace d’une désobéissance civile de masse. C’est le grand projet qu’il peine à organiser lorsqu’il est abattu, à 39 ans : la Poor People’s Campaign doit faire converger sur Washington les bataillons désarmés de millions de pauvres, Noirs, Blancs ou Latinos, prêts à camper là devant le Congrès et paralyser le pays tant que rien ne bougera. Résolu à «passer d’une ère de droits civiques à une ère de droits humains», le leader noir tient un dangereux discours anticapitaliste, veut un revenu minimum pour tous, un budget fédéral de lutte contre la pauvreté, la construction de HLM. L’apôtre de la déségrégation s’est mué en messie d’un nouveau monde, dont il rêve que l’Amérique soit le laboratoire, un monde sans guerres, sans pauvres, sans racistes. Sans nostalgiques du Sud confédéré, comme cet avocat de Saint-Louis, qui offrait 50 000 dollars à qui tuerait Martin Luther King. Une prime qui a pu appâter James Earl Ray, le minable petit braqueur en cavale, arrêté et condamné à 99 ans pour l’assassinat du pasteur. Il mourra en prison vingt ans plus tard.

Dans son dernier discours prophétique, la veille de sa mort, King remercie Dieu de lui avoir permis de vivre à cette époque «sens dessus dessous», même s’il ne va pas au bout du chemin. Car «quelque chose est en train d’arriver à notre monde. Les masses populaires se dressent. Et partout où elles s’assemblent aujourd’hui - à Johannesburg, Nairobi, Accra, New York, Atlanta, Jackson, Memphis - le cri est le même : nous voulons être libres.» La nouvelle de son assassinat provoque une nuit d’émeutes et 39 morts dans les ghettos noirs. Un mois plus tard, le 4 juin, Robert Kennedy gagne les primaires de Californie. Il n’ira pas plus loin, abattu par un Palestinien.


(1) Jusqu’au début des années 70, le mot «negro» est le plus usité, même par les Noirs, et n’est pas encore péjoratif. C’est Jesse Jackson qui, en 1988, prône l’emploi du terme Africains-Américains, qui s’est imposé aujourd’hui.
(2) Martin Luther King, Contre toutes les exclusions, Vincent Roussel, éd. Desclée de Brouwer, 1994.
(3) Martin Luther King Jr. Un homme et son rêve, Marie Agnès Combesque, le Félin, 2008.

(Source libération.fr du 04 avril 2008 – Journaliste Nathalie Dubois)

Commentaires

Je me souviens du jour de son assassinat comme si c'était hier. Il y avait de la stupeur sur tous les visages autour de moi.

L'occasion de rappeler que la guerre du Viet Nam a lancé dès 1968 un mouvement mondial de contestation d'abord contre l'hégémonie militaire américaine mais très vite, de façon plus générale, antimilitariste et surtout pacifiste. Ces manifestations les plus connues sont l'apparition du mouvement hippie, les différentes révoltes de rue partout en Europe et en particulier en France avec mai 68, qui a eu pour terreau cette contestation contre les pouvoirs liberticides.

A cette époque-là, j'étais ado et proche d'un groupe d'anarchistes toulousains qui se défiaient autant des dictateurs de droite ("les fachos" dans la terminologie d'alors) que de ceux de gauche (les totalitaires communistes, aussi bien en Asie qu'en Amérique Latine et en Europe). Leur slogan était: "contre toutes les dictatures, y compris celle du prolétariat". Un idéal que j'ai toujours gardé depuis.

Ecrit par : Anna Galore | 04 avril 2008

Parce que ce texte à longtemps été au mur de ma chambre d'adolescente et qu'il est tellement beau :

« I say to you today, my friends, so even though we face the difficulties of today and tomorrow, I still have a dream. It is a dream deeply rooted in the American dream.

I have a dream that one day this nation will rise up and live out the true meaning of its creed: “We hold these truths to be self-evident: that all men are created equal.”

I have a dream that one day on the red hills of Georgia the sons of former slaves and the sons of former slave owners will be able to sit down together at a table of brotherhood.

I have a dream that one day even the state of Mississippi, a state sweltering with the heat of injustice and oppression, will be transformed into an oasis of freedom and justice.

I have a dream that my four little children will one day live in a nation where they will not be judged by the color of their skin but by the content of their character. I have a dream today!

I have a dream that one day down in Alabama, with its vicious racists, with its governor having his lips dripping with the words of interposition and nullification; one day right down in Alabama little black boys and black girls will be able to join hands with little white boys and white girls as sisters and brothers.

I have a dream today.

I have a dream that one day every valley shall be exalted, every hill and mountain shall be made low, the rough places will be made plains and the crooked places will be made straight and the glory of the Lord shall be revealed and all flesh shall see it together. »

Ecrit par : anti | 04 avril 2008

« "Je vous le dis aujourd'hui, mes amis, bien que nous devions faire face aux difficultés d'aujourd'hui et de demain, j'ai tout de même un rêve. C'est un rêve profondément enraciné dans le rêve américain."

« Je fais le rêve qu'un jour, cette nation se lève et vive sous le véritable sens de son credo : “Nous considérons ces vérités comme évidentes, que tous les hommes ont été créés égaux.”

« Je fais le rêve qu'un jour, sur les collines rouges de la Géorgie, les fils des esclaves et les fils des propriétaires d'esclaves puissent s'asseoir ensemble à la table de la fraternité.

« Je fais le rêve qu'un jour, même l'État du Mississippi, désert étouffant d'injustice et d'oppression, soit transformé en une oasis de liberté et de justice.

« Je fais le rêve que mes quatre jeunes enfants vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés par la couleur de leur peau, mais par le contenu de leur personne. Je fais ce rêve aujourd'hui !

« Je fais le rêve qu'un jour juste là-bas en Alabama, avec ses racistes vicieux, avec son gouverneur qui a les lèvres dégoulinantes des mots interposition et annulation; un jour juste là-bas en Alabama les petits garçons noirs et les petites filles noires puissent joindre leurs mains avec les petits garçons blancs et les petites filles blanches, comme frères et sœurs.

« Je fais ce rêve aujourd'hui.

« Je fais le rêve qu'un jour chaque vallée soit glorifiée, que chaque colline et chaque montagne soit aplanie, que les endroits rudes soient transformées en plaines, que les endroits tortueux soient redressés, que la gloire du Seigneur soit révélée et que tous les vivants le voient tous ensemble.»

Ecrit par : anti | 04 avril 2008

Bon bein Anti t'as fait plus vite que moi là :) Quelle splendeur ce texte, il me sert la gorge à chaque fois.

Ecrit par : Miss You | 04 avril 2008

C'est normal, j'suis la première ;-)

anti, I had a dream et il est devenu réalité.

Ecrit par : anti | 04 avril 2008

«Obama en dit long sur le chemin parcouru depuis 1968»

Harvard Sitkoff., professeur d’histoire à l’université du New Hampshire

Si Martin Luther King revenait aujourd’hui, ne serait-il pas déprimé de voir que les ménages noirs américains restent parmi les plus pauvres du pays ? Avec un revenu moyen égal à seulement 58 % de celui d’un ménage blanc...

Sans doute serait-il aussi consterné par la guerre meurtrière et coûteuse des Etats-Unis en Irak, les mensonges du gouvernement, l’espionnage des citoyens américains et le honteux manque de soutien aux victimes de l’ouragan Katrina, à La Nouvelle-Orléans. En fait c’est très tôt, dès les années 50, que King s’est mis à réclamer une réforme en profondeur du capitalisme, une «révolution des valeurs» pour lutter contre les inégalités. En 1964, il prônait une charte des droits des déshérités ainsi qu’un plan Marshall domestique de plusieurs milliards de dollars pour réduire la pauvreté et réhabiliter les quartiers noirs. Depuis 1968, s’est constituée une considérable classe moyenne d’Africains-Américains, qui envoient leurs enfants à l’université. Mais les inégalités raciales persistent néanmoins dans un grand nombre d’indices : le taux de mortalité, l’état de santé, la durée de la scolarité, les salaires, le chômage, la population carcérale, le nombre de morts violentes, etc. On n’a aucun mal à imaginer que Luther King organiserait un assaut non-violent sur Washington en vue de changer cela.

Dans la course actuelle à la Maison-Blanche, certains commentateurs ont voulu voir, au début, la «première campagne postraciale». Qu’en pensez-vous ?

Difficile de la qualifier ainsi, quand on voit que même le couple Clinton ne s’est pas privé de jouer sur la corde raciale. Cela dit, la popularité de Barack Obama chez les électeurs blancs en dit très long sur le chemin parcouru par les Américains depuis la mort de King en 1968. Le racisme a beau rester fort aux Etats-Unis, la probabilité qu’Obama reçoive l’investiture du Parti démocrate constitue la réalité raciale d’aujourd’hui. L’idée d’un président noir n’est plus inconcevable, elle est même acceptable par un grand nombre d’Américains.
Les électeurs noirs placent-ils un espoir particulier en Obama ?

Leur principal espoir est que, comme Martin Luther King, il fasse des Etats-Unis une nation plus juste, plus démocratique, plus égalitaire. Mais Obama se garde très prudemment de cibler un groupe ethnique plutôt qu’un autre dans ses promesses de campagne.

(Source libération du 04 avril 2008)

Ecrit par : Miss You | 04 avril 2008

ah les filles ...
rêvons ! révons ! rêvons ! ne nous arrêtons jamais ! ^^

Ecrit par : sampang | 04 avril 2008

Ah que oui alors :)

Ecrit par : Miss You | 04 avril 2008

merci Miss pour cet article ... ^^ ( ;) )

Ecrit par : sampang | 04 avril 2008

Il ne faut pas croire que son sacrifice a été vain.... Aujourd'hui le KKK reste discret
Cependant le racisme anti noir est toujours aussi fort au States. La justice est tout à fait partiale (sauf si le noir est célèbre) et dans les prison et le couloir de la mort la proportion de noir est énorme (je crois 80%)
Il en est de même pour la pauvreté qui frappe majoritairement les noirs. .

Ecrit par : voiedorée | 05 avril 2008

Et oui, c'est malheureusement ainsi, voilà ce qu'est l'homme...

Ecrit par : Lison | 05 avril 2008

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