10 mai 2008
Ecrivains migrateurs
En lisant Libé ce matin, je vois qu’à l’occasion du festival de Saint-Malo, la rédaction a demandé à plusieurs écrivains de raconter leur exil.
Au fur et à mesure de ma lecture, j’ai découvert de nouveaux auteurs, de nouveaux univers et je me suis régalée. Alors je pose le tout ici : d’abord l’édito, puis le contexte du festival, et enfin certains extraits.
A lire à son rythme, comme autant de rencontres, autant de voyages, autant de retours…
L’Edito de Didier Pourquery : Partir
« Nous vivons sur une planète de déplacés, de réfugiés et de déracinés. Jamais l’humanité n’a connu une période de si intenses migrations, voulues ou subies. Comme l’a noté l’anthropologue indien Arjun Appadurai dès 2001, il faut désormais penser le monde moderne en termes de flux - de gens, d’idées, d’informations - et non plus de catégories ou de strucAtures. Dans un tel contexte, la littérature de voyage, dont le festival Etonnants Voyageurs explore depuis 1990 tous les détours, a forcément évolué. Elle a quitté les chemins ouverts par la révolution romantique, l’orientalisme, l’exotisme ou le folklorisme. Elle a changé son regard. L’écriture de voyage rend compte aujourd’hui, aussi bien sinon mieux que les ouvrages théoriques, de l’humain pris dans les flux dont parle Arjun Appadurai, professeur indien aux Etats-Unis. Ainsi quand Sylvain Tesson raconte son périple le long des oléoducs entre Bakou et la Turquie ; ou quand Dany Laferrière, écrivain haïtien vivant au Canada écrit sur le Japon, c’est aussi de cela qu’il s’agit. Parler des hommes, ailleurs, montrer leur humanité, au-delà des différences… tout en donnant, pour reprendre un titre de grand Nicolas Bouvier un nouvel «usage du monde». Voici la mission. La littérature est irremplaçable pour tout cela parce qu’elle est imagination et universalisme. Or ce dont le monde actuel a besoin c’est de créateurs, pour imaginer des pistes dans cette pelote de flux emmêlés. Plutôt que de littérature de voyage, c’est de littérature de rencontres qu’il s’agit. Chers romanciers, donnez-nous des nouvelles du monde… »
Le thème :
« Moi, écrivain migrateur» Par Natalie Levisalles
Pour l'ouverture du 19e festival Saint-Malo Etonnants Voyageurs, Libération a demandé à sept auteurs, dont Colum McCann et Dany Laferrière, de raconter leur exil.
Beaucoup des écrivains invités à Saint-Malo vivent entre deux pays. Beaucoup ont fait du départ un des thèmes de leurs livres. Nous avons demandé à sept d’entre eux un texte sur la migration.
Partis d’une image, d’un mot ou d’une sensation, ces écrivains venus d’Asie, d’Afrique, d’Europe et d’Amérique, ont raconté un événement intime ou collectif. Scholastique Mukasonga nous fait entendre le crépitement des flammes et le mugissement des veaux, derniers souvenirs d’un village fui dans la terreur, alors que Santiago Gamboa, avec les ahurissantes aventures de la Mercury 1948 et de l’homme-catapulte, rapporte des histoires d’hommes qui voulaient partir à tout prix. Xiaolu Guo détaille le compact bagage de la voyageuse en transit et Eugène Nicole le contenu d’une malle transatlantique. Colum McCann nous fait comprendre que le Dublin de l’émigré n’est plus le Dublin de l’Irlandais et Dany Laferrière nous met «le front contre la porte, la plus haute solitude». Quant à Enis Batur, il lui suffit de voir le vol des cigognes pour rêver encore une fois d’une maisonnette à oiseaux.
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«En s’éloignant, on se souvient»
Colum McCann 43 ans, Irlande - Etats-Unis
« J’ai grandi à Dublin et je vis maintenant à New York.
Dans les années 70 et 80, Dublin donnait l’impression d’une petite ville. Je croisais souvent des gens que je connaissais dans Grafton Street, la grande rue commerçante. Je traînais en revenant du Dandelion Market, je remontais Nassau Street, ou je filais au Davy Byrnes Pub et, toujours, des visages familiers surgissaient de la foule. On s’arrêtait pour bavarder et le temps se figeait.
Dublin offrait un monde de possibilités. Je pensais ne jamais partir. Mais en 1986, âgé de 21 ans, j’ai quitté la maison pour deux mois et - comme cela arrive fréquemment - j’ai vécu au loin pendant presque deux décennies.
Comme je «rentre» maintenant au moins deux fois par an, je ne peux sûrement pas parler d’exil. Cela étant, dire «rentrer» me fait sourire. Bien sûr, ce n’est plus la même ville. Pourquoi n’aurait-elle pas changé ? Pleine d’immigrants, d’enseignes lumineuses, elle grouille à présent d’énergie, et les grues des chantiers découpent l’horizon. La circulation est épouvantable. Le coût de l’emprunt immobilier pollue les discussions.
Tout le monde a une voiture neuve. Un grand nombre de ces changements sont vulgaires, mais le progrès l’est généralement, et cela n’est plus assez «chez moi» pour que je me plaigne.
En parcourant aujourd’hui Grafton Street, je ne reconnais presque jamais personne.
Joseph Brodsky avait raison de dire : «On ne retourne pas dans un pays qui n’existe plus.»
Les histoires d’émigrants baignent souvent dans la tristesse, et pourtant émigrant moi-même - à savoir quelqu’un qui a plié bagage de son plein gré -, je suis sensible à la joie des départs, à la beauté curieuse qu’ils offrent à l’imagination et la mémoire.
Dans une lettre à Frank Budgeon, Joyce écrivait un jour : «J’ai quitté l’Irlande depuis si longtemps que j’entends brusquement sa voix partout.»
Il savait que rien n’est plus stimulant que la sensation d’une perte. Beaucoup d’écrivains se sont expatriés précisément pour pouvoir se souvenir dans l’isolement, pour recréer le passé sans l’intrusion du présent.
Tout départ s’accompagne d’une clarté. Et pas seulement pour les artistes. Je crois que chaque émigrant porte en lui le désir d’une blessure. Nous partons pour nous rappeler un jour. La mémoire sert à décrire - et donc à restituer au présent - ce qui n’est plus. Nous apprenons à compenser ce qui est perdu. C’est en s’éloignant qu’on revient.
L’art complexe de l’éloignement s’apparente donc au souvenir. Il traite davantage d’une présence que de l’absence. (Ce qui bien sûr ne vaut pas lorsqu’une migration est la conséquence d’une menace, d’une guerre, d’une famine - dans ce cas je parlerais plutôt d’«exil».)
Chez ceux d’entre nous qui ont fui volontairement, le temps jadis habite un cœur qui tend à regarder en arrière. Cela arrive souvent fin décembre lorsqu’on se remémore les Noëls d’antan. Et pendant les vacances d’été, qui nous ramènent brusquement à l’enfance, aux longues soirées lumineuses à pêcher près des côtes du comté de Clare. Mais aussi, d’une façon inattendue, lorsqu’un coin de rue dans une ville étrangère fait jaillir une image du pays.
En plein New York, parfois, Dublin surgira entre deux pensées. Je longe Broadway et, bizarrement, j’ai l’impression de pouvoir tourner à gauche et d’entrer au Davy Byrnes. Je cours dans Central Park qui devient les champs de Cornelscourt. Comme si mon cœur avait deux vies.
Alors le bonheur de partir tient donc peut-être à ce qu’un jour l’esprit reviendra, même sans le corps. Au festival de Saint-Malo, consacré cette année aux migrations, à l’exil, à la perte, bien des écrivains seront «chez eux», du moins par l’imagination. »
Dernier ouvrage paru : Zoli (Belfond, 2007)
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«Un stylo, une brosse à dents»
Xiaolu Lucy Guo 35 ans, Chine - Royaume-Uni
La vie d’une étrangère à Londres comporte son lot de surprises. Ainsi, j’ai reçu un jour un courrier officiel m’annonçant : «Nous avons étudié avec attention votre demande de visa. Nous regrettons de vous informer que nous ne pouvons vous accorder de leave to remain.» J’ai provisoirement abandonné le roman sur lequel je travaillais depuis mon arrivée en Angleterre pour relire cette lettre une dizaine de fois. Leave to remain ? Est-ce que j’étais censée partir ou rester (1) ?
Il s’agissait bien de partir. Déprimée, j’ai fait mes bagages et quitté le Royaume-Uni. Les lourds nuages anglais au cœur, j’ai retrouvé la poussière et le raffut de Pékin. Je voulais boucler la rédaction de mon Petit dictionnaire anglo-chinois pour amants, mais la ville entière s’était transformée en un immense chantier de construction.
Dans un appartement à moitié terminé, je m’efforçais de raconter la tristesse de Londres, les roses et les coquelicots anglais, la difficulté des Britanniques à parler d’amour, alors que par la fenêtre, je voyais des armées d’ouvriers qui travaillaient jour et nuit afin d’élever des gratte-ciel dignes des Jeux olympiques de 2008. Incapable de me concentrer, perturbée par ce visa anglais qui se faisait désirer, j’ai mis de côté mon roman pour m’atteler à un documentaire consacré aux ouvriers du bâtiment chinois : The Concrete Revolution (2).
Quelques mois plus tard, je regagnais l’Occident avec les papiers requis et un manuscrit achevé. J’ai pourtant été retenue à l’aéroport de Dublin.
On ne voulait ni de mon visa anglais ni de mon visa européen, et la police irlandaise me menaçait de me renvoyer en Chine. J’ai demandé pourquoi. Comment ? J’ignorais que l’Irlande était un pays indépendant ? Le fonctionnaire de l’immigration m’a infligé un cours sur l’IRA. J’ai bien saisi pourquoi on ne voulait pas de mon visa britannique. Néanmoins, l’Irlande n’était-elle pas membre de l’UE ? Oui, mais elle n’appartenait pas à l’espace Schengen. J’ai réalisé un peu tard qu’un immigrant devait aussi être un spécialiste en matière de législation. Je n’avais plus qu’à ranger mes beaux visas tout neufs.
Dans l’avion qui me ramenait en Grande-Bretagne, j’ai entrepris de faire mon autocritique et ma rééducation. Malheureusement, le vol était trop court et je n’ai pas eu le loisir d’apprendre grand-chose sur l’IRA. En deux temps trois mouvements, j’étais de retour au pays de la reine. Bonne nuit, Votre Majesté, vous devez dormir dans l’un de vos châteaux, à Windsor ou Buckingham, me suis-je dit en anglais. Mais, très chère souveraine, ce doit être très contrariant de savoir qu’une Chinoise communiste fait des pieds et des mains pour venir prendre chez vous une tasse de thé, avec peut-être une part de gâteau.
Lorsque j’ai obtenu un visa de courte durée pour la France, je ne me tenais plus de joie. Selon le site de l’ambassade, il me permettait également de me rendre à Tahiti, en Guyane et aux Marquises. J’avais à l’époque un projet de roman qui se déroulait dans le Pacifique et ces lois postcoloniales faisaient parfaitement mon affaire.
Après réflexion, j’ai décidé que j’irais en Polynésie française ou peut-être à Haïti, plutôt qu’à Paris. J’étais prête à m’installer n’importe où, pourvu que je n’aie plus à supplier quiconque de m’accorder un visa supplémentaire. Je n’aurais qu’à modifier le nom des plantes dans mon livre.
Depuis, je vis au jour le jour, perpétuellement suspendue à une autorisation, entre partir et rester. Je continue d’écrire, j’ai même réalisé un long métrage avec un appareil photo numérique, parce que mon petit sac d’immigrante ne peut contenir qu’un journal intime, un stylo, un roman, un ordinateur portable, une brosse à dents et un passeport. Partout où je vais, je ne reste pas sans savoir que je dois toujours me tenir prête à partir. Et pour que demeurent en moi les vies que je découvre au fil de mes voyages, chaque fois je prends le parti de ne pas rester.
(1) Leave to Remain est une formule officielle qui correspond à «permis de séjour», mais leave signifiant également «partir», un étranger peut l’entendre «partir pour rester».
(2) Le DVD doit sortir cet été sous le titre Chine, la deuxième révolution (Films du Paradoxe).
Dernier ouvrage paru : Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants (Buchet-Chastel, 2008)
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«Je me prends pour une sorte d’oiseau»
Enis Batur 56 ans, Turquie - France
Au milieu du mois d’avril, la ville d’Istanbul a été le témoin étonné d’une migration insolite. Istanbul est pourtant un véritable observatoire en la matière. Seulement, cette année, il s’agissait d’aigles et de faucons.
Le vrai festival pour le Stambouliote, c’est la migration des cigognes. Chaque année, au début du printemps et à la fin de l’été, il se produit dans le ciel, non loin des Îles des Princes, une époustouflante chorégraphie. Des dizaines de milliers de cigognes y tracent des phrases aussi longues que rigoureuses, dignes de celles d’un Proust : difficile de décrire un tel spectacle à qui n’y a jamais assisté.
Si je vous parle de ces mouvements migratoires, c’est qu’en réalité je me prends depuis longtemps pour une sorte d’oiseau, un oiseau parlant. Les grands conteurs de l’Orient ont toujours fait parler les oiseaux. Un catalogue volumineux, qui va d’Attar et de son simurg jusqu’à Sadeq Hedayet et son butimar pessimiste et renfrogné. Du reste, en est-il autrement dans la culture occidentale ? Esope, Aristophane, La Fontaine, François d’Assise, Saint-John Perse, Braque ou Messiaen : une liste tout aussi longue. Que je me prenne pour un oiseau, en somme, est-ce si étonnant ?
Mon prénom est Enis : un mot persan. Mon nom est Batur. Il provient, si l’on songe à Oulan-Bator, de l’autre bout de l’Asie. La famille de mon père a émigré de Crète pour s’installer à Istanbul au milieu du XIXe siècle. Du côté de ma mère, un homme et une femme, originaires de Shkodër et de Tirana, ont curieusement choisi de se fixer à Eskisehir, au milieu de la steppe anatolienne. Issu d’un très vieil empire qui s’étendait sur d’immenses territoires, mon pays regorge d’histoires de migration : donc, un pays d’oiseaux.
Dans la culture turque, la tente, la yourte, l’otag tiennent une place fondamentale. En très ancien turc, pour dire «maison» on employait le mot eb : de penser que cela correspond à mes initiales, un frisson me parcourt. La famille de mon père a fait construire à Istanbul deux pavillons; celle de ma mère, une superbe maison de pierre à Eskisehir. Les communautés qui se mettent à construire sont résolues à briser la chaîne du nomadisme. De ces trois maisons, deux ont été démolies ; la troisième fut la proie des flammes avant ma naissance. L’une de mes idées fixes est de bâtir un jour de mes propres mains une cabane de fortune, en hommage au Cabanon de Le Corbusier à Roquebrune. C’est bien de savoir ce qu’on veut, certes, mais ne pas savoir où l’on souhaiterait vivre, se laisser gagner par l’esprit mobile du nomadisme, ne sert qu’à vous laisser en suspens. Le mieux pour moi eût peut-être été de concevoir une maisonnette d’oiseaux à installer dans son jardinet ou sur son balcon. Finalement, Heidegger avait raison : la vraie maison d’un écrivain, ce sont ses écrits.
Dernier ouvrage paru : D’autres chemins (Actes Sud, 2008)
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«Nous ne rentrerons pas»
Scholastique Mukasonga 52 ans Rwanda - France
1960, j’avais quatre ans et c’est mon premier départ pour l’exil. Depuis la Toussaint 1959, les pogroms se sont déchaînés contre les Tutsi. Plus de trente ans avant le génocide ! Ma famille, comme beaucoup d’autres Tutsis, est déplacée à Nyamata, au sud-est du Rwanda où on espérait sans doute que les «exilés de l’intérieur» finiraient bien par périr. Quelques images sont restées gravées dans ma mémoire de petite fille. Elles hantent toujours mes cauchemars.
D’abord, je suis au champ. Je trottine derrière maman penchée sur sa houe. Mais, me semble-t-il, plus souvent qu’à son habitude, elle se relève et regarde autour d’elle comme si elle attendait quelqu’un ou quelque chose. Et soudain, je comprends ce qu’elle guettait : des pentes des collines monte une rumeur qui peu à peu devient comme le vrombrissement d’un monstrueux essaim et des fumées, de plus en plus proches, s’élèvent de la houle compacte des bananeraies. Maman m’a saisie par le bras, nous remontons en courant le versant de la vallée. Sur la crête, il y a la piste et, en face, la maison. Mais nous ne rentrerons pas chez nous. Dans l’enclos, devant la grande hutte de chaume, il y a des hommes qui hurlent. Ils ont des machettes, des arcs et des flèches, des torches. Je ne vois plus rien. J’ai peut-être fermé les yeux ou plutôt, maman a recouvert mon visage d’un bout de son pagne. J’entends, et je les entends encore, le crépitement des flammes qui consument la maison, le mugissement des veaux qui brûlent dans l’étable. Je sais que nous n’avons plus de maison…
Maintenant, je me vois dans un bâtiment de briques comme en construisent les Blancs, surtout les missionnaires. C’est peut-être une église ou une salle de classe. Je ne sais pas comment nous sommes arrivés là, mais nous sommes tous là : papa, maman, mes deux grands frères, mes deux grandes soeurs. On dort par terre, à même le ciment. Il n’y a pas de nattes. Maman a étendu son pagne. Je dors tout contre elle. Je n’ai plus peur. D’ailleurs on dort tous ensemble, avec les voisins que je connais et beaucoup d’autres que je ne connais pas.
Toute la journée, les enfants jouent dans la cour. Ceux qui allaient à l’école ne vont plus à l’école. Je serre dans mes bras mon petit pot à lait en bois qui ne me quitte jamais. Bien sûr, il n’y a plus de lait, mais c’est mon trésor, c’est tout ce qui m’appartient.
Je ne sais pas qui nous distribue à manger. On mange ce qu’on ne mange jamais à la maison : du riz. Mais il n’y en a pas beaucoup pour chacun. Papa me laisse une bonne moitié de sa ration. Un père doit toujours laisser quelque chose à la cadette. Si je connaissais le mot vacances, je dirais que je suis en vacances.
Et puis, une nuit, un peu avant le lever du jour, on est réveillé par le grondement des moteurs. La cour est pleine de camions. Je n’en ai jamais vu autant. Leurs phares nous aveuglent. On crie : «Vite, vite, montez dans les camions.» C’est la bousculade. Je m’agrippe comme je peux au pagne de maman. J’ai lâché mon petit pot à lait qui roule sous les pieds de ceux qui courent. J’ai tout perdu. On crie toujours plus fort : «Vite, montez dans les camions !» Je ne vois pas ceux qui crient et nous poussent. C’est peut-être des soldats blancs ou des noirs, ceux qu’on appelle des Congolais. On nous entasse dans les camions…
Les camions roulent dans l’aube grise, sur la piste poussiéreuse. Personne ne sait où ils vont, où ils nous emmènent, qui se douterait qu’au bout du voyage, à Nyamata, nous ne serons plus des êtres humains, mais des Inyenzi, des cafards.
Dernier ouvrage paru : La femme aux pieds nus (Gallimard, 2008)
(Source Libé.fr du 10 mai 2008)
08:28 Publié dans Miss Terre et bouts de blogs | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note






Commentaires
"je vois qu’à l’occasion du festival de Saint-Malo, la rédaction a demandé à plusieurs écrivains de raconter leur exil."
Petite précision sur Saint Malo (ville de Jacques Cartier, longtemps grand port, ville des "Folklores du monde" chaque été, ville de Châteaubriand, bref ville du monde par excellence) et le festival abordé par Libé (Saint Malo à plusieurs festival chaque année), il s'appelle le Festival Etonnants Voyageurs et existe depuis 1990.
"Quand les écrivains redécouvrent le monde…
Etonnants Voyageurs, et, en sous-titre, dès la première édition, en 1990, en forme de manifeste : « Quand les écrivains redécouvrent le monde ». Pour dire l’urgence, à nos yeux d’une littérature aventureuse, voyageuse, ouverte sur le monde, soucieuse de le dire - et qu’on en finisse une bonne fois avec les prétentions des avants-gardes, le poids des idéologies, le nombrilisme prétendument si « français » ! Nous portait cette conviction qu’un nouveau monde était en train de naïtre, devant nous, sans plus de cartes ni de repères et qu’il appartenait de nouveau aux artistes, aux créateurs, aux écrivains de nous le donner à voir, de nous en restituer la parole vive. Sans considération de genres, roman, récit de voyages, B.D., science fiction ou roman noir ; seuls importaient cette allegresse à se risquer, ce « frisson du dehors », qui est la marque des grandes oeuvres quand le dehors de l’aventure est d’abord celui des limites transgressées. C’était un rêve : c’est aujourd’hui un mouvement. Au point qu’Etonnants Voyageurs est probablement devenu le premier festival du livre en France, en tout cas le plus original, drainant les foules les plus nombreuses. Et quel lieu pouvait-on imaginer pour cette fête, sinon à Saint-Malo, la cité corsaire d’où partirent tant et tant d’aventuriers, d’explorateurs et de marchands vers les quatre horizons ?
Michel Le Bris
Directeur du festival
http://www.etonnants-voyageurs.com/
Ecrit par : anti | 13 mai 2008
mdr " Petite précision sur Saint Malo (ville de Jacques Cartier, longtemps grand port, ville des "Folklores du monde" chaque été, ville de Châteaubriand, bref ville du monde par excellence) et le festival abordé par Libé (Saint Malo à plusieurs festival chaque année), il s'appelle le Festival Etonnants Voyageurs et existe depuis 1990." anti
bah c était écrit : " Pour l'ouverture du 19e festival Saint-Malo Etonnants Voyageurs, Libération a demandé à sept auteurs, dont Colum McCann et Dany Laferrière, de raconter leur exil."
Faut pô sauter les lignes ! nan mé ! ;)
dis donc Miss, ça en fait encore des bien beaux livres tout ça ;)
Ecrit par : sampang | 14 mai 2008
"ça en fait encore des bien beaux livres tout ça",
l'occasion de découvrir des auteurs que je ne connaissais pas en tout cas et j'aime bien ce thème de l'exil :)
Ecrit par : Miss You | 15 mai 2008
"Faut pô sauter les lignes ! nan mé ! ;)"
J'ai pas le droit de lire Libé, ça me rend de mauvais poil ;-)
Cela dit, le site du festival vaut le détour.
anti, saut de puce.
Ecrit par : anti | 15 mai 2008
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