05 août 2008
Bernard Palissy, l'oublié
Fan de poterie, de faïence et de vaisselle, j’ai été ravie de découvrir, parmi les portraits d’oubliés que LeMonde.fr publie cet été, celui de Bernard Palissy. Je trouve le personnage à la fois fascinant et têtu, curieux et déterminé. Homme de la renaissance, il se fait céramiste, arpenteur-géomètre, peintre-verrier, émailleur, autodidacte, artiste royal et huguenot, il a mille visages et a traversé mille vies avant de retomber dans l'oubli.
Alors, je pose l’article ici :
« L'homme est en nage, hirsute, à moitié nu, diable rougi par le feu qu'il alimente sans relâche.
Nouveau damné, il n'écoute et ne voit rien que l'ardeur du brasier. Comme le miroir de la flamme dévorante qui l'anime. Les voisins s'indignent de ce fou qui sacrifie ses meubles, démonte son plancher, oublie ses charges de famille - deux enfants, petits et tétanisés par la scène, font bien dans le décor, effacés par la fièvre paternelle. Qu'importe ! L'homme est obnubilé jusqu'à la possession par la clé du mystère scientifique qu'il entend percer. D'autres le soupçonnent même de quelque mauvaise action. Fausse monnaie ? La fournaise de sorcier le suggère, si on exclut la prémonition du bûcher promis aux suppôts de Satan comme aux hérétiques.

C'est ainsi que les vignettes des manuels scolaires ont popularisé la figure de Bernard Palissy (1510-1590). Aventurier de la création artistique, martyr de la soif de savoir. Et si la scène paroxystique est excessive, tout n'est pas faux dans cette présentation d'un homme dont le martyre n'est pas qu'une fable édifiante pour les bancs de l'école.
On le dit né à Saintes, ou à Saint-Avit, plus probablement à La Chapelle-Biron, haut lieu de la poterie et de la tuilerie à proximité d'Agen. Selon le chroniqueur La Croix du Maine, l'information la plus fiable, comme la plus ancienne (1585), le donne pour "natif du diocèse d'Agen en Aquitaine". Bernard Palissy est surtout connu comme un artiste céramiste un peu fou qui redécouvrit le secret de la cuisson des poteries émaillées. Ce qu'on sait moins, c'est que l'artisan inventif est arpenteur-géomètre de métier. S'exerçant tour à tour à la "pourtraiture" et à la "vitrerie", Palissy doit peut-être à ce départ professionnel de peintre-verrier la diversité de ses entreprises. Ses imprudences comme ses intuitions aussi.
S'il ne reçoit qu'une éducation fort rudimentaire, il se forme, en homme du temps, par ses voyages et ses errances, qui le conduisent ainsi sur les routes de Guyenne, Armagnac, Saintonge et Poitou, et ne cessent que le temps d'un séjour en Béarn.

Fixé à Saintes en 1539, Palissy ouvre un atelier dans une tour du rempart de la cité. Guidé par ses seules connaissances et une foi absolue en l'expérimentation, il cherche à retrouver le secret des faïences italiennes qui rencontraient alors une faveur immense. Ce qui ne l'empêche pas, arpenteur-géomètre toujours, de lever le plan des marais salants de Saintonge pour l'établissement de la gabelle. Autodidacte, mû par une curiosité farouche des choses de la nature, cet esprit indépendant s'attache à la cause de la Réforme, qui gagne la province vers 1544. Il se convertit bientôt au protestantisme, en 1546. Le moment est périlleux. En Saintonge comme ailleurs, aux derniers jours du règne de François Ier.
Philibert Hamelin, ancien prêtre arrêté pour son passage à la Réforme, part alors, sitôt relâché, pour Genève, comme libraire et imprimeur, et n'en revient, à sa demande, que missionné par Calvin pour prêcher la parole du réformateur et chercher le martyre qui effacera le ralliement de façade au catholicisme romain qui lui avait permis d'être élargi. Avant qu'il ne soit exaucé - il est pendu à Bordeaux au printemps 1557 pour avoir baptisé un enfant dans la foi réformée -, Hamelin nomme Palissy responsable de la petite communauté réformée que celui-ci avait contribué à animer et dont il était depuis près de dix ans l'un des prédicateurs.

Ainsi, si les recherches de Palissy lui valent la misère, ses convictions religieuses, dont il se fait l'apôtre, l'entraînent en prison. Déjà visé par un arrêt ordonnant sa prise de corps en septembre 1558, il est arrêté au lendemain des troubles iconoclastes qui agitent Saintes en 1562. Incarcéré à la Conciergerie de Bordeaux, il n'en sort que sur l'intervention du connétable Anne de Montmorency, qui lui accorde in extremis sa suprême protection. L'édit d'Amboise du 19 mars lui vaut un fulgurant élargissement le 24 mars et une libération définitive moins d'un mois plus tard.
Montmorency, que Palissy comptait depuis plus de dix ans au nombre de ses clients et qui fut peut-être à l'initiative de la visite que le roi Henri II rendit dès 1555 à l'atelier de Saintes, le couvre d'un brevet d'"inventeur des rustiques figulines du Roy", qui lui permet de gagner La Rochelle. C'est là que Palissy, "ouvrier de terre", publie, en 1563, la Recepte véritable, par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier et à augmenter leurs thresors. Il la dédie au fils de son protecteur, le maréchal François de Montmorency, plus favorable aux protestants que son esthète de père.
Bernard Palissy gagne bientôt Paris à l'invitation de la reine mère Catherine de Médicis. En 1567, il est reconnu émailleur du roi Charles IX. Le voilà associé aux chantiers de ses protecteurs, du château d'Ecouen au palais des Tuileries, où il décore une grotte pour la reine Catherine, en 1570. Désormais, il est établi faubourg Saint-Honoré. Son statut d'artiste royal lui vaut, malgré sa foi jugée hérétique, d'échapper au massacre de la Saint-Barthélemy le 24 août 1572.
Par prudence, l'artiste part cependant s'installer à Sedan, terre du duc de Bouillon, acquis à la Réforme, où il a toutefois, libre esprit impénitent, quelques démêlés avec le consistoire du lieu. Revenu dans la capitale en 1576, Palissy y assure un cours public, inauguré en fait lors du carême 1575, sur ses recherches et ses observations. Il met en avant, pour la recherche scientifique, le primat de l'expérience. Le jeune Francis Bacon suit très certainement, dès 1578, ces conférences, dont l'esprit se retrouve dans son grand oeuvre philosophique, inachevé, l'Instauratio Magna.

C'est en 1580 que Palissy publie la somme de ses expérimentations, ses Discours admirables de la nature des eaux et fonteines, tant naturelles qu'artificielles, des metaux, des sels & salines, des pierres, des terres, du feu & des emaux... Plus un traité de la marne. Est-ce enfin l'heure d'une pleine reconnaissance ? Les guerres du temps vont en décider autrement.
En 1585, l'édit de Nemours ne donne que six mois aux huguenots pour choisir entre l'abjuration, donc le retour à la foi romaine, et le chemin de l'exil. Palissy, qui a décidé de rester à Paris sans renoncer à sa foi, se cache, délaissant le faubourg Saint-Germain pour la rue des Maretz, dans le quartier qui en a gardé le nom - aujourd'hui le Marais. Arrêté en décembre 1586, il est condamné au bannissement, sous peine de la corde.
La protection royale, déjà bien peu fiable, ne joue plus quand la Ligue entre en dissidence face au roi Henri III. Repris chez lui rue de Vaugirard, après la journée des Barricades qui chasse le Valois de sa capitale, le 13 mai 1588, Palissy est condamné à être "pendu et estranglé et son corps réduit en cendres pour cause d'hérésie".
Un appel suspend la sentence, mais de la Conciergerie à la Bastille, le vieillard ne connaîtra plus de levée d'écrou. Oublié dans son cachot, il meurt fin 1590, tandis qu'Henri de Navarre entreprend de conquérir sa capitale pour devenir Henri IV. Pleuré par quelques rares amis fidèles comme le grand audiencier à la chancellerie de France Pierre de L'Estoile, dont le Journal dit assez la douleur : "En ce mesme an, mourut aux cachots de la Bastille de Bussy, Maître Bernard Palissy, prisonnier pour la religion, âgé de 80 ans ; et mourut de misère, nécessité et mauvais traitement." Jusqu'à rapporter que, à une parente qui demandait à voir son corps, le gouverneur de la prison répondit "qu'elle le trouveroit avec ses chiens sur le rempart, où il l'avoit fait traisner comme un chien qu'il estoit".

Restait à faire de cette trajectoire hors du commun un mythe laïque. La geste palisséenne s'affirme quand les Encyclopédistes, férus de Vitruve, découvrent en l'artisan céramiste un disciple du théoricien romain et le type même du "génie persécuté par l'Eglise". Le martyr de la Bastille séduit autant les révolutionnaires et, si la postérité du XIXe siècle célèbre surtout l'artiste, jusqu'à définir un "style Palissy" dont relèverait sans grande rigueur tout fragment de poterie vernissée, les tenants de l'Art nouveau comme des Arts déco annexent plus justement la mémoire du Saintongeais.
Une faible consolation à l'heure où l'école qui fit la fortune de l'expérimentateur fou a renoncé à célébrer ce magnifique spécimen d'homme de la Renaissance partant pour toutes les aventures du savoir. »
Philippe-Jean Catinchi et Josyane Savigneau
(Source LeMonde.fr du 31 juillet 2008)
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14:29 Publié dans Miss Terre et bouts de blogs | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : maître-verrier, poterie, céramique






Commentaires
Bernard Palissy est un exemple que je cite systématiquement quand je fais des confs sur la création d'entreprise face à des étudiants qui rêvent un jour de créer leur boîte (comme je l'ai fait). Je veux parler, bien entendu, uniquement de la découverte qui l'a rendu célèbre et non de sa fin sinistre liée à ses choix religieux et à l'obscurantisme de l'époque.
J'explique à ces futurs entrepreneurs que la seule attitude mentale à avoir, c'est celle de Palissy: être prêt à brûler tous les moyens dont on dispose pour réussir.
Quand les choses sembleront s'enliser (et elles le feront) ou que les obstacles s'accumuleront (et ils le feront), on aura toujours la tentation de faire machine arrière si on a gardé une petite réserve de côté "au cas où"... et , du coup, on échoue, bien sûr.
Alors que, si on a le dos au mur, la seule possibilité c'est d'avancer (ça, ce n'est plus Palissy mais La Palisse).
Ecrit par : Anna | 05 août 2008
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