06 septembre 2008
Aujourd'hui, la vie est une chienne, amoureuse
Par Martin Bohn
Bloody Mary m’a fait découvrir une vraie perle, un récit à cœur ouvert, un moment d’émotion pure que j’ai envie de partager avec vous. Merci Sweetie So.
Il s’agit d’un papier d’ambiance écrit par un journaliste au Kosovo. Ce journaliste free lance est aussi photographe et enseigne les techniques d’écriture à des élèves journalistes.
Le papier :
« Pristina, KOSOVO - Le froid me réveille aux premières lueurs de l’aube : un des duvets est tombé du lit dans la nuit. Dehors les flaques ont gelé. Je m’habille chaudement, écharpe, bonnet, gants, et pars me balader sur la colline qui surplombe Pristina, pour voir le soleil se lever. J’en repartirai cet après-midi, fin de mission. Une matinée pour flâner. Mon souffle dégage des nuages de vapeur qui s’envolent dans le ciel bleu. La lumière orangée du levant vient dorer le moindre détritus.
Après la découverte du quartier rupin sur cette jolie colline en surplomb de la ville, j’entre dans une grande maison en chantier, à la recherche d’un promontoire pour photographier le paysage urbain. Je veux saisir l’agglomération de 600 000 habitants avec, au fond, les monstrueux réacteurs de la centrale thermique crachant dans l’atmosphère leurs panaches de fumée polluée. En vain : aucune vue depuis la terrasse.

"Jeune chien de la même couleur, dans une rue de Prizren. Il était aussi doux que la grande chienne."
Commentaire et crédit photo Martin Bohn
En redescendant le squelette de béton de l’escalier central, entre les gravats et les poutres d’acier, j’aperçois un gros chien au long poil blond. Il farfouille dans les poubelles étendues sur la dalle de ciment du rez-de-chaussée. Il m’aperçoit. Belle bête massive, sans collier, avec, malgré sa lignée bâtarde, quelque chose de noble et puissant. Il me fixe, puis approche en escaladant les tas de gravats, observant avec prudence le sol pour poser ses pattes. Il est à quelques mètres, ralentit, baisse la tête et la queue, se prosterne à mes pieds…
Je m’accroupis, tends la main qu’il respire : il colle immédiatement sa tête contre ma jambe, tendrement. Alors, mon cœur déborde de tendresse. Son attitude est si douce, soumise, offrant une irrésistible délicatesse féminine. Je le caresse, plongeant mes doigts dans ce pelage épais et doux, sale, magnifique. Il pose ses pattes d’ours sur mes chaussures, me regarde avec une douceur captive, se laisse gratouiller comme une femme conquise, ferme les yeux. Je lui parle doucement, mots d’amour spontanés que lui seul aura droit de répéter. Combien de temps dure ce câlin ? Des minutes-siècles. Moi accroupi, lui assis, sa grosse tête sur ma jambe, amoureux, amis que la vie a formés comme deux vagabonds de l’amour rencontrés dans un monde en guerre.
Ici, on tue les chiens errants : 170 abattus par la Fédération de chasseurs kosovars lors d’une battue avant noël, à la demande de la MINUK, la mission des Nations Unies qui gère le Kosovo. On raconte ici que des bandes de chiens errants attaquent les passants. Enfin, c’est ce que publient les médias locaux, qui vérifient modérément les affirmations.
Combien de coups de pied, de pierres jetées sur mon bel ami canin ? Je comprends en le caressant qu’il donnerait sa vie pour me protéger si on m’agressait, en héros anonyme. C’est évident. Pendant ce câlin gigantesque, mon cœur s’emplit d’une vague d’amour à l’échelle des Balkans. Merci frère chien. En voilà un qui comprend mieux que la majorité des humains ce que je porte en moi. Sa queue touffue bat de bonheur.
Je me redresse pour m’éloigner. Immédiatement, il saute contre ma jambe droite et enserre mon mollet de ses deux pattes avant. J’essaie de bouger, il me bloque sans bruit. Je veux le raisonner, je dois y aller. Je gratouille sa tête et tente de l’écarter. Je force un peu : il s’affole, bondit en m’encerclant, tourne la gueule entrouverte, avec de jolis crocs, saute sur mes jambes. Impressionnant. Plus de 40kg de muscles, presque aussi gros qu’un berger allemand.
Pendant quelques secondes, je suis inquiet, désorienté. Puis je comprends ce qu’il me dit : « Ne pars pas ! Encore un câlin, j’en ai tant besoin. » Je m’accroupis de nouveau, et alors, c’est extraordinaire. Il s’allonge à mes pieds, sur le dos, la tête sur mes chaussures, m’offrant son ventre, pattes écartées. Surprise : six grosses tétines jaillissent des poils ! Cette femelle sans collier a une descendance quelque part. Abattue peut-être. J’offre alors à cette chienne le plus beau câlin, main gauche sur sa tête, main droite sur son cœur. Elle ferme les yeux, et je lui envoie mon amour par les mains.
Elle entrouvre les paupières, abandonnée, respirant mes doigts par instants, me léchant. Je la laisse faire, j’accepte son cadeau. Je me laverai les mains plus tard. Ce câlin dure hors du temps. Elle s’abandonne les yeux clos, puis m’observe en entrouvrant l’œil. Elle gémit un peu, tendrement, comme un râle du sommeil…

Crédit photo Martin Bohn
Il est l’heure. Je me redresse très doucement, elle est si heureuse, bondit de joie autour de moi. Je l’attrape en jouant, elle jette ses pattes terreuses partout sur mon jean et mon blouson, ça me fait rire. Je suis tout marqué et si heureux. On sort en zigzag du chantier, elle comme un ressort. Nous arrivons sur le trottoir. Deux jeunes hommes kosovars observent la scène, pétrifiés : Un Occidental avec ce gros chien errant qui bondit sur lui, c’est forcément une attaque sauvage. Dans ce pays pauvre, un chien ne peut être qu’errant, personne n’a d’animal domestique, sauf les richissimes. Les garçons finissent par voir que je joue, et restent stupéfaits.
J’avance lentement sur le trottoir, je dis au revoir à cette chienne des rues gelées de Pristina, lui gratouillant la tête, le torse, et la secouant gentiment en riant. Soudain, elle montre qu’elle a compris, s’éloigne fouiller dans les poubelles, me rendant ma liberté, sans un regard. Même là, elle s’offre, pleine d’amour, d’abnégation. J’ai les larmes aux yeux, et passe en souriant devant les deux indigènes qui m’interrogent du regard et répondent timidement à mon « hello ».
Aujourd’hui, la vie est une chienne, amoureuse. »
Par Martin Bohn.
L’homme :
Journaliste, photographe et conférencier en écoles de journalisme.
- http://techniques d'écriture
- martin.bohn
Deux liens pour le retrouver et découvrir quelques unes de ses photos de voyage et ses portraits, dont celle-ci que j’aime tout particulièrement.

«Gestes tranquilles, gestes lents. Elle fait passer la navette et serre avec soin les fibres à chaque rang. Combien de temps pour réaliser un tel drap ? le guide traduit : une semaine, deux peut être. Et puis, dans ce voyage tribal de deux cent âmes, «rendement» signifierait quoi ?
Tribu de Donk Tu – Playku - Viet Nam 1998»
Commentaire et crédit photo Martin Bohn
Miss You
21:36 Publié dans Miss Terre et bouts de blogs | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note






Commentaires
Narration superbe...
Ecrit par : Anna Galore | 06 septembre 2008
Merci...
Et excellente continuation à vous.
Cordialement
Ecrit par : Martin | 24 juillet 2009
Au plaisir !
Ecrit par : Anna Galore | 24 juillet 2009
Merci à vous pour ce texte tellement poignant. Je viens de le relire et, comme chaque fois, les frissons sont là et l'émotion aussi.
Ecrit par : Miss You | 24 juillet 2009
Correction : j'avais écrit " ce village tribal de deux cent âmes", et pas "ce voyage tribal"... malgré mon côté primitif, parfois ;)
Il m'est très agréable de savoir le plaisir que vous retirez de la lecture de mon texte. Il y a presque plus de commentaires ici que sur la page source :
http://www.2mots.fr/formations-cours-decritures-professionnelles-journalistique/papier-dambiance-reportage-redactionnelles-journalistique/papier-dambiance-la-vie-est-une-chienne-2/
Ecrit par : Martin | 16 novembre 2009
Intéressant, les commentaires que vous avez eus. Et merci de votre passage ici.
Ecrit par : Anna Galore | 16 novembre 2009
Bonjour Martin :-)
Et je confirme, j'aime vraiment beaucoup ce billet.
Ecrit par : Miss You | 16 novembre 2009
Merci. J'y ai mis mon coeur, et il m'a fallu prendre mon courage à deux mains pour oser le diffuser en ligne. Mais, vues les réactions, aucun regret. Personne n'a critiqué la démarche ni trouvé ça ridicule. En revanche, ce texte est remonté jusqu'à... Brigitte Bardot !
En le relisant, j'y retrouve les émotions du moment.
Ecrit par : Martin | 16 novembre 2009
La rencontre était belle, les mots pour la dire, terriblement émouvants.
Encore une fois bravo et merci de ce partage.
Ecrit par : Miss You | 16 novembre 2009
Magnifique texte et quel geste d'amour envers cette chienne errante, tous les deux vous vous êtes compris c'est ça qui beau est émouvant merci !
Ecrit par : Zaza | 16 novembre 2009
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