13 mars 2009

La plume anonyme d'un poète sans-abri

Ils sont de plus en plus visibles. Mais les passants les croisent sans apparemment les voir. Indifférents, gênés. Leurs ombres furtives, miséreuses, çà et là dans les gares ou les parcs, rappellent inopinément à beaucoup leurs propres difficultés. Leur souffrance semble désincarnée. Ils ne mendient pas et survivent des rebuts de la société de consommation. Cette société les ignore et, eux, les sans-abri des grandes villes japonaises, ils s'en sont détournés. Deux mondes se côtoient et font mine de ne pas se voir.

D'autant plus troublante, une voix s'élève de ce monde des "naufragés" de la prospérité. Depuis la fin de l'année 2008, le quotidien Asahi publie des courts poèmes d'un auteur sans abri resté anonyme. Et, sans doute pour la première fois, les lecteurs de ce journal découvrent à travers ses mots ce "peuple d'en bas" qui, la nuit, dort dans des cartons aux pieds de ceux qui se pressent pour ne pas rater le dernier métro.

Comme d'autres journaux, Asahi a une rubrique poétique dans laquelle sont publiés des poèmes du genre classique waka, courts et à la beauté austère et mélancolique, envoyés par des lecteurs qui ont été sélectionnés par un jury. Les concours de poèmes relèvent d'une tradition millénaire au Japon. Et les quotidiens l'ont poursuivie. Au nombre de lettres d'encouragement que reçoit l'Asahi, les poèmes de cet homme déchu, à la rue, ont ému plus d'un lecteur.


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Crédit photo Lisa partage.blog



"Habitué à vivre sans clés, je passe la nouvelle année. De quoi d'autres dois-je encore me dessaisir ?" "Cette rue s'appelle la rue des enfants infidèles. Moi je n'ai ni parents ni enfant." "L'homme ne vit pas seulement de pain, mais moi je passe ma journée avec le pain distribué..." A la belle étoile, cette chanson de Juliette Gréco dont les paroles sont de Jacques Prévert et la musique de Joseph Kosma, a bercé son sommeil : "M'endormant sous un ciel étoilé, j'ai entendu la chanson de Gréco. Ce n'était qu'une illusion..."

Le poète anonyme signe ses textes du pseudonyme de Koichi Koda, mais la rubrique "adresse" qui accompagne la publication du poème, normalement obligatoire, comporte la simple mention : "sans". L'auteur vit probablement dans le quartier de Kotobuki-cho, à Yokohama, l'un des bivouacs aux minables hôtels pour journaliers, l'une de ces trappes de la ville vers lesquelles refluent les sans-abri.

L'écriture soignée et la référence à la chanson de Juliette Gréco (qui date des années 1950) donnent à penser que l'homme est cultivé et doit être âgé de plus de 70 ans. A la suite de la publication de ses poèmes par Asahi, l'anonyme poète en a envoyé un autre : "Lisant l'article à mon propos comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre, les larmes me sont montées aux yeux."

Le quotidien l'a appelé à se faire connaître, ne serait-ce que pour lui remettre la petite rémunération qui accompagne la publication d'un poème. "Je suis touché par votre gentillesse, mais pour le moment je n'ai pas le courage d'entrer en contact avec vous", a-t-il répondu.

Par Philippe Pons (Le Monde.fr)


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Crédit photo Jean-Marc Godes




« A la belle étoile »
(Jacques Prévert)

Boulevard de la Chapelle où passe le métro aérien
Il y a des filles très belles et beaucoup de vauriens
Les clochards affamés s'endorment sur les bancs
De vieilles poupées font encore le tapin à soxante-cinq ans

Boulevard Richard-Lenoir j'ai rencontré Richard Leblanc
Il était pâle comme l'ivoire et perdait tout son sang
Tire-toi d'ici tire-toi d'ici voilà ce qu'il m'a dit
Les flics viennent de passer
Histoire de s'réchauffer ils m'ont assaisonné

Boulevard des Italiens j'ai rencontré un Espagnol
Devant chez Dupont tout est bon après la fermeture
Il fouillait les ordures pour trouver un croûton
Encore un sale youpin qui vient manger notre pain
Dit un monsieur très bien

Boulevard de Vaugirard j'ai aperçu un nouveau-né
Au pied d'un réverbère dans une boîte à chaussures
Le nouveau-né dormait dormait ah ! quelle merveille
De son dernier sommeil
Un vrai petit veinard Boulevard de Vaugirard

Au jour le jour à la nuit la nuit

A la belle étoile
C'est comme ça que je vis
Où est-elle l'étoile
Moi je n'lai jamais vue
Elle doit être trop belle pour le premier venu
Au jour le jour à la nuit la nuit
A la belle étoile
C'est comme ça que je vis
C'est une drôle d'étoile c'est une triste vie
Une triste vie.



Miss You

Commentaires

Extrêmement émouvant, sublimement beau.

Ecrit par : Anna Galore | 13 mars 2009

C'est trés beau !

Ecrit par : Zaza | 13 mars 2009

Superbe. Dans les années 90, la revue rennaise "Tempête sous un crâne" avait sorti un numéro spécial "sans-abris" dans lequel étaient publiés des textes, nouvelles ou poésies écrits par ces personnes. Ca avait été une véritable révélation concernant le talent des uns, les récits des autres, l'initiative de la revue aussi.

anti

Ecrit par : anti | 13 mars 2009

Belle initiative aussi de Tempête sous un crâne.
Il a du y avoir à l'occasion de ce numéro spécial de très jolies découvertes et surement aussi des récits poignants.

Ecrit par : Miss You | 13 mars 2009

Je l'avais acheté à l'époque ce numéro, mais je l'ai laissé à une amie. Je l'aurais bien relu à l'occasion. Tant pis ! Voire tant mieux s'il circule encore.

anti

Ecrit par : anti | 13 mars 2009

Si la revue rennaise existe toujours, il y a peut être moyen de le consulter et peut même de se le procurer.
J'imagine qu'ils conservent quelques exemplaires des hors séries, ne serait-ce que pour leur propre service documentation.

Ecrit par : Miss You | 13 mars 2009

Au temps de Prévert, ceux que l'on appelait les "clochards" étaient encore peu nombreux. Aujourd'hui, ils sont partout, dans l'indifférence générale. Si chacun de nous, quand il en croise un, lui faisait un sourire ou échangeait une parole, ils se sentiraient moins abandonnés. Mais ils font peur... Ils renvoient une image de ce que nous craignons un jour de devenir...

Ecrit par : ramses | 13 mars 2009

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