15 juillet 2009
« Eldorado » de Laurent Gaudé
Ce matin, j’ai lu cet article du Monde à propos de la Roumanie, nouvelle terre d’accueil d’immigration, et le récit de Kasim (dont le prénom en somalien signifie « celui qui contrôle les anges ») arrivé de Somalie, via l’Ukraine.
Ses mots, son histoire, me font repenser au livre que j’ai dévoré dans le train vendredi : « Eldorado » de Laurent Gaudé.
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De cet auteur, j’avais beaucoup aimé « Le soleil des Scorta » qui fait partie des livres dont l’ambiance, de chaleur et de poussière, et certains mots restent en tête bien longtemps après la fin de la lecture.
Cette fois, outre l’histoire incroyablement d'actualité, qui dit mieux que tous les discours ce qu'est l'espoir et les conditions de voyages des clandestins, j’ai aimé la richesse et la profondeur des personnages, leur remise en question ou, au contraire, cette détermination implacable qui fait qu’ils iront au bout de leur route.
Certains paragraphes disent merveilleusement la solitude et le vide intérieur qu’on peut ressentir quand tout devient flou autour de soi.
D’autres passages sont de magnifiques odes à la vie. Parce que c’est aussi ça la vie, une alternance de doutes et de certitudes, de moments forts et de parenthèses, de rencontres et d’actes manqués, de mots et de silences, de luttes et d’abandons.
Ce livre est un très beau voyage, le long des côtes siciliennes et à l’intérieur de soi, dans le désert soudanais ou l’anonymat d’une ville. Les mots de Laurent Gaudé sont à la fois puissants par leur simplicité et riches d’images et de poésie.
A Catane, le commandant Salvatore Piracci travaille à la surveillance des frontières maritimes.
Gardien de la citadelle Europe depuis vingt ans, il sillonne la mer, de la Sicile à la petite île de Lampedusa, pour intercepter les bateaux chargés d’émigrés clandestins qui ont tenté la grande aventure en sacrifiant toute leur misérable fortune… en sacrifiant parfois leur vie, car il n’est pas rare que les embarcations que la frégate du commandant accoste soient devenues des tombeaux flottants, abandonnés par les équipages qui ont promis un passage sûr et se sont sauvés à la faveur de la nuit, laissant hommes, femmes et enfants livrés à la plus abominable des dérives.
Un jour, c’est justement une survivante de l’un de ces bateaux de la mort qui aborde le commandant Salvatore Piracci, et cette rencontre va bouleverser sa vie. Touché par l’histoire qu’elle lui raconte, il se laisse peu à peu gagner par le doute, par la compassion, par l’humanité… et entreprend un grand voyage.
Au même moment, au Soudan, Jamal et son frère s’apprêtent à quitter leur mère et leur village pour tenter l’aventure occidentale. Réussiront-ils là où des milliers de semblables ont échoué ?
"Elle le voulait. De tout son être. Combien de fois dans ta vie, Salvatore, as tu vraiment demandé quelque chose à quelqu'un ? Nous n'osons plus. Nous espérons. Nous rêvons que ceux qui nous entourent devinent nos désirs, que ce ne soit même pas la peine de les exprimer. Nous nous taisons. Par pudeur. Par crainte. Par habitude."
"La mère est là. Qui nous attend. Et que nous ne reverrons pas. Elle va mourir ici avant que nous ne puissions la faire venir près de nous. C'est certain et nous le savons tous les deux. Elle sait qu'elle voit ses fils pour la dernière fois et elle ne dit rien parce qu'elle ne veut pas risquer de nous décourager. Elle restera seule, ici, avec l'ombre de notre père. Elle nous offre son silence, avec courage."
A sujet sensible, traitement sensible. L’auteur du ‘Soleil des Scorta’ livre dans ‘Eldorado’ l’histoire poignante de ces Africains qui tentent, au risque de leurs vies, de gagner l’Europe. Ce monde meilleur, dans lequel nombre de candidats à l’exil placent des espoirs démesurés, ne veut pourtant pas d’eux...

Le chemin vers le "paradis rêvé" est alors jonché de mille embûches, des tragédies personnelles aux autorités officielles, en passant par les trafiquants d’âmes qui font commerce de l’espoir des malheureux.
Le voyage prend rapidement des allures de tragédie. Tragédie humaine, car bon nombre ne parviendront pas au terme, mais aussi identitaire, car en quittant leur pays, c’est un peu de leur essence qu’ils se dépouillent.
L’auteur rend admirablement hommage au courage désespéré de ces hommes et femmes, sans verser dans le misérabilisme, mais avec une émotion juste, teintée de mysticisme. A l’histoire de ces Africains, vient se greffer celle du commandant Piracci, ébranlé par sa double mission de sauver et de renvoyer les passagers des boat people.
Fatigué d’être un maillon de la chaîne du drame des clandestins, il devra affronter ses propres contradictions, choisir un camp pour apaiser ses démons intérieurs. Ainsi les chemins se croisent, les êtres se frôlent, se donnent sans se toucher, au son enchanteur de la plume de l'auteur.
Faits d’actualité et poésie font bon ménage dans ce roman de l’évasion, de l’espoir, mais aussi de la tragédie. Toute fiction qu’il est, ce récit donne aux terrifiantes images des candidats à l’exil européen se jetant à corps perdu sur les barbelés de Ceuta, des identités et des histoires qu’on imagine bien réelles. Et Laurent Gaudé de peindre l'horreur aux couleurs de l'espoir et de la fraternité. Sublime !
A lire aussi sur le blog : Contre le délit de solidarité
Miss You
11:30 Publié dans Miss Terre et bouts de blogs | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : roumanie, pays de l'est, laurent gaudé






Commentaires
"Le soleil des Scorta" est un de mes quelques livres favoris, avec "Le Parfum" de Suskind, "Geisha" d'Arthur Golden et "Tokyo" de Mo Hayder. J'ai lu aussi de Laurent Gaudé "La mort du roi Tsongor", excellent. J'ai moins accroché sur ses pièces (il est initialement un auteur de théâtre).
Le thème de ce nouveau roman est fort mais pas évident à traiter sans tomber dans diverses ornières. Je ne doute pas qu'il l'ait fait avec beaucoup de sensibilité et de talent.
Ecrit par : Anna Galore | 15 juillet 2009
Hier, pour ses lectures d'été, j'ai conseillé "le soleil des Scorta" à ma fille. J'ai envie de découvrir " Eldorado".
Ecrit par : Rauscher | 15 juillet 2009
Salut à toi ! Un grand plaisir de te croiser ici (même si tu nous as dit que tu y venais très souvent)
Ecrit par : Anna Galore | 15 juillet 2009
Pas encore lu, mais ça donne très envie en lisant les résumés et vos commentaires.
Ce qui se passe en Roumanie m'intéresse beaucoup et l'article du Monde est touchant. Il est clair que l'entrée en Europe allait bouleverser l'immigration clandestine. L'impression que j'ai : voir en accéléré notre histoire se dérouler sous nos yeux : L'appel de l'Ouest, le manque de main d'œuvre, l'appel aux étrangers, leurs problèmes d'intégration/le rejet de l'autre et finalement, la vie qui reprend le desssus.
Et puis, il y a ce qui m'intéresse le plus. La quasi fascination de la Roumanie pour la culture française d'où le grand nombre de travailleurs roumains en France, notamment les médecins et autres professions de haute formation universitaire. Les échanges sont d'ailleurs réciproque si l'on considère que bcp de jeunes étudiants en médecine français partent étudier là-bas (http://www.france24.com/fr/20090126-etudiants-medecine-plebiscitent-roumanie-cluj-napoca-universite-france-strasbourg).
Coucou Michel au passage ;-) Ca fait bien plaisir de te lire.
anti
Ecrit par : anti | 15 juillet 2009
Bonjour Michel :) En voilà une belle surprise.
Parmi les moments d'"Eldorado" que j'ai beaucoup aimés, il y a aussi un superbe face à face du Commandant avec la mer déchaînée. L'homme ne veut pas renoncer à chercher des chaloupes sans vivres ni rames pour porter assistance aux clandestins et il sait pourtant qu'il n'a aucune chance et qu'il doit abandonner. J'ai retrouvé certaines émotions très fortes du "Vieil homme et la mer".
C'est vraiment un super bouquin.
Intéressantes les réactions des étudiants européens venus étudier en Roumanie :
"Par rapport à nous (étudiants français), qui sommes passés par un concours où les profs étaient assez élitistes, on arrive ici et c’est comme dans un rêve parce que là ils sont ouverts, ils aiment enseigner et nous avons plaisir à apprendre et à être au top ".
Ecrit par : Miss You | 15 juillet 2009
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