22 décembre 2009
Slava Polunin : l'arme du clown
Rencontre avec un faiseur de rêves, silencieux et engagé.

Source Théâtre Silvia-Monfort
Prononcez le nom de Slava Polunin devant n'importe quel Russe de 7 à 97 ans. Et observez la réaction. Dire que dans son pays Slava est une légende est encore un peu en dessous de la réalité. Ses numéros de clowns ont été vus à la télévision, depuis trente ans, par des millions de spectateurs. Les places pour ses spectacles s'arrachent au marché noir, souvent pour l'équivalent de 1 000 euros.
Le fondateur de la fameuse troupe des Licedei n'est pas seulement un clown de génie. Il fait partie, à 59 ans, de ces rares artistes qui incarnent l'histoire de leur pays.
Derrière son nez rouge, dans sa combinaison jaune trop grande, il a renvoyé aux Russes, en miroir, leurs désirs de liberté sous la chape brejnévienne, puis leurs espoirs et leurs interrogations dans la Russie postsoviétique du début des années 1990.
En France, on le connaît mal. Son célèbre Snowshow bourlingue dans le monde entier depuis quinze ans, sans passer par l'Hexagone. Jusqu'à ce qu'un autre poète du chapiteau, Stéphane Ricordel, ancien trapéziste des Arts Sauts, aujourd'hui à la tête d'un Théâtre Silvia-Montfort réenchanté, fasse des pieds et des mains pour montrer enfin au public parisien ce spectacle rêveur et magique.
Slava vit pourtant en France plusieurs mois dans l'année, depuis le tournant de l'an 2000. Pour aller le voir dans son château de conte de fées, il faut filer à travers la Seine-et-Marne, entre bois, rivières et zones industrielles. "J'ai un chapiteau à Londres, une roulotte à New York, un bateau à Moscou et un moulin à Crécy-la-Chapelle", sourit cet anarchiste doux en ouvrant le portail démesuré de son antre enchanté, à la fois atelier, laboratoire et repos du guerrier.

REUTERS/MICK TSIKAS
Un clown vert du spectacle de Slava Polunin, "Slava's Snowshow"
présenté à Melbourne (Australie), le 13 août 2009..
Un clown vert du spectacle de Slava Polunin, "Slava's Snowshow"
présenté à Melbourne (Australie), le 13 août 2009..
Pendant des années, sa vie a tenu dans une remorque de 15 mètres cubes. Au moulin, derrière les murs jaune vif - sa couleur fétiche -, il y a des bibliothèques taillées à même les arbres, des chambres d'enfants sorties d'Alice au pays des merveilles, des lits comme des nids ou des bulles. Des plantes qui semblent poursuivre leur croissance à travers les murs, de manière mystérieuse.
Son utopie, Slava a commencé à la bâtir très tôt, à Novossil, une toute petite ville à 300 km de Moscou, dans les années 1950. Son père était directeur du kolkhoze. C'était encore une Russie à la Tchekhov, boueuse - "On vivait les bottes vissées aux pieds" -, avec les champs et les bois au bout de la rue.
Les mômes construisaient des cabanes dans les arbres, comme autant de rêves. Il y avait un cinéma. Et un poste de télévision pour toute la rue. "Il fallait grimper dans un arbre pour apercevoir quelque chose", se souvient Slava. Images des films de Chaplin, inoubliables. Un jour de l'année 1964, il a 14 ans, il voit le mime Marceau. Et décide qu'il ne fera rien d'autre de sa vie : raconter aux gens des histoires muettes, drôles et bouleversantes.

A 17 ans, il file à Leningrad. Prétexte : d'improbables études d'économie. En fait, il devient un pur "Leningrad cow-boy", un pilier du milieu underground, qui danse le rock jusqu'à l'aube dans les soirées clandestines, et commence à travailler des petits numéros de pantomime déjantée. Marcel Marceau vient souvent en Russie. A chaque fois, Slava est là, s'intègre à l'équipe du maître pour un petit boulot. "Cela m'a permis de voir ses spectacles des centaines de fois. Son sens de la comédie muette me fascinait."
En ce début des années 1970 où - la parenthèse Khrouchtchev définitivement fermée - la chape de plomb retombe sur la vie culturelle soviétique, Slava Polunin et ses compagnons commencent à se tailler un franc succès avec leur petit music-hall qui stylise sans mots l'absurdité de la vie quotidienne. Ils sont toujours amateurs - ils ne deviendront professionnels qu'en 1978 -, mais déjà célèbres à travers le pays. Ils sont un des rares espaces d'expression que l'on ne peut pas museler : "Le silence permettait tout. On ne pouvait pas nous contrôler, puisque nous ne disions rien."
En 1980, Slava arrête le mime. Il a l'intuition que le statut de clown lui permettra "d'aller plus loin dans l'expression de la liberté". En trois jours, il trouve son personnage, son Assissai drôle et touchant, poétique et anarchique, en combinaison jaune et énormes chaussons en peluche rouge. Il ouvre le premier théâtre de clowns en Russie, qui est aussi le premier théâtre libre, fonctionnant sans subvention de l'Etat. Mais il se débrouille pour être toujours invité dans les événements officiels.

Le vent de liberté qu'il fait souffler avec sa troupe des Licedei lui vaut un amour immodéré du public, une ferveur populaire difficilement imaginable. Certains de ses numéros s'inscrivent dans l'histoire, comme le fameux "Nizya-Zya" qu'il invente au milieu des années 1980. Un premier clown (Slava) tente perpétuellement de bouger des choses.
Dans son dos, un autre hurluberlu tente à chaque pas de l'en empêcher, en lui répétant : "Nizya" ("On ne peut pas"). Jusqu'à ce que le premier lui crie, excédé : "Zya", néologisme russe signifiant "On peut". Ce "nizya-zya" est alors devenu, à la fin des années 1980 en Russie, un mot de passe circulant dans les lycées, les usines, les bureaux... Un symbole de la liberté qui fermentait dans toutes les couches de la société.
Pourtant, Slava n'a jamais été réellement inquiété par les autorités. "Je ne m'intéresse pas à la politique, s'amuse-t-il. On a dit que Carandache était le clown de Staline, Oleg Popov celui de Khrouchtchev, et que j'ai été celui de Gorbatchev. Mais je ne me reconnais pas dans ce rôle de fou du roi. Un clown qui travaille sérieusement son art donne, de manière simple, primitive, l'image de son temps. Si j'ai exprimé mon époque, c'était de manière purement intuitive."

REUTERS/TOBIAS SCHWARZ
Le clown russe Slava Polunin lors d'une représentation
de son spectacle "Snowshow" à Berlin, le 16 janvier 2008.
Le clown russe Slava Polunin lors d'une représentation
de son spectacle "Snowshow" à Berlin, le 16 janvier 2008.
En France, il y a bien des grincheux pour susurrer que les spectacles de Slava Polunin seraient devenus de grosses machines commerciales. Les grincheux ont pris beaucoup de pouvoir dans le théâtre. Et l'art du clown, un des plus purs qui soient quand il est porté à son apogée, a perdu de son aura, au profit des amuseurs et autres one-man-showers sans profondeur et sans grâce.
Le constat laisse songeur un Slava qui observe que, dans un monde de plus en plus concurrentiel et technologique, le public vient chercher auprès du clown une certaine idée de l'humain. "C'est valable partout dans le monde, et pas seulement dans une Russie lancée à corps perdu dans le capitalisme sauvage", conclut-il, lové dans les murs accueillants de sa maison rêve, une utopie devenue réalité.
Par Fabienne Darge

• A propos du spectacle au Théâtre Silvia-Monfort Comme une tempête de bonheur
• Le site du théâtre
• Le dossier de presse
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La présentation qu’en fait le théâtre
Création Slava Polunin / clowns Slava Polunin, Artem Zhimolokhov, Robert Saralp, Alexandre Frish, Tatiana Karamysheva, Yury Musatov, Ivan Polunin, Nikolai Terentiev, Elena Ushakova / régisseur son Rastyam Dubinnikov / régisseur lumières Alexander Pecherskiy / régisseurs plateau Dmitry Ushakov, Ivan Yaropolskiy / directrice de tournée Anna Hannikainen

« Une tornade magique et surréaliste qui laisse rêveur. »
Bienvenue dans le monde de Slava Polunin, fondateur de Licedeï, grand clown russe contemporain, empruntant sa gestuelle à Marceau et à Chaplin. Slava est un poète, un amoureux du public. « Mes spectacles ont du succès parce que je ne les joue pas, je les vis », dit-il.

De Hong-Kong à Sydney, en passant par New York son Snowshow, événement visuel et musical, a fait pleurer de joie le monde entier. C’est une épopée dans l’univers absurde et surréaliste d’un « commando » de quinze clowns au nez rouge, une oeuvre d’art où chaque scène est un tableau. Bulles de savon, gigantesques toiles d’araignée, tempête de neige, créatures vertes fantasmagoriques aux longs chapeaux-oreilles, on n’en finit pas de se laisser glisser dans cet univers poétique. Pour le final, on vous laisse la surprise, vous partirez émerveillés…
Ca laisse rêveur.
Snowshow accomplit quelque chose que j’ai rarement vu :
une montée spontanée d’énergie enjouée qui soulève le public tout entier dans une bulle de pur délice.
Magique !
(London Daily Telegraph)
Snowshow accomplit quelque chose que j’ai rarement vu :
une montée spontanée d’énergie enjouée qui soulève le public tout entier dans une bulle de pur délice.
Magique !
(London Daily Telegraph)

Miss You
11:15 Publié dans Miss Terre et bouts de blogs | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : cirque






Commentaires
Un vrai clown comme on n'en voit plus beaucoup et quel parcours! Jolie découverte Miss.
Et cette phrase que je trouve magnifique:
"Le silence permettait tout. On ne pouvait pas nous contrôler, puisque nous ne disions rien".
Ecrit par : valentine | 22 décembre 2009
Je ne le connaissais pas non plus et je suis sous le charme. S'il passe dans le coin, j'adorerai aller le voir.
La force du silence et l'ingéniosité de l'homme quand tout est fait pour le brimer. Le silence et le spectacle comme outils de liberté, d'évasion, de communication :-)
Ecrit par : Miss You | 22 décembre 2009
Bonjour :-)
Moi je vie à crécy la chapelle depuis toute petite,et sa ma toujours intrigué cette maison bizarroïde ^^ avec des formes et des personnages étranges,je me disais qu'il y avait peut être un monde féérique qui vivais là dedans.En tout cas mon imagination travaillai :-)
Quand j'ai posé la question " qui habite ici"? à mes grand-parents, c'est là ou j'ai appris qu'il y avais un clown qui vivait là.
En tout cas j espère que vous resterez toujours vivre à crécy la chapelle,car je suis sur que vous redonnez le sourire au gens quand ils regardent votre moulin derrière la vitre de leur voiture.
Bonne continuation à vous :-)
Ecrit par : Hamery | 19 janvier 2010
Bonjour Hamery et merci de partager cette belle émotion ici :-)
Ecrit par : Miss You | 19 janvier 2010
Je n'avais pas vu cette note, étant loin du net à cette date. Grâce à Hamery, voilà que je la découvre.
Slava Polunin a un vrai visage de clown une fois son maquillage enlevé (c'est un compliment), comme Jango Edwards que j'aime énormément. Le sourire triste, la douceur des traits et un regard qui plonge loin, ailleurs...
Ecrit par : Anna Galore | 19 janvier 2010
Je trouve ton portrait de portrait de clown très juste Anna.... Dans la vie courante, on les repère facilement comme çà!
par contre il semblerai, contrairement à ce que dit la note, que le spectacle ait déjà été joué en France..
voir les "réactions" sur ce lien:
http://www.lemonde.fr/culture/reactions/2009/12/02/slava-polunin-comme-une-tempete-de-bonheur_1275032_3246.html
Ecrit par : sapotille | 19 janvier 2010
Magnifique ! Magnifique ! Magnifique ! J'étais passée à côté moi aussi.
Sapo ? Je crois que c'est le spectacle "Snowshow" qui n'est pas passé en France. Atta, je relis :
"En France, on le connaît mal. Son célèbre Snowshow bourlingue dans le monde entier depuis quinze ans, sans passer par l'Hexagone. Jusqu'à ce qu'un autre poète du chapiteau, Stéphane Ricordel, ancien trapéziste des Arts Sauts, aujourd'hui à la tête d'un Théâtre Silvia-Montfort réenchanté, fasse des pieds et des mains pour montrer enfin au public parisien ce spectacle rêveur et magique."
La phrase est effectivement mal tournée mais justement il passe... A croire que Fabienne Darge est prof rédactrice des programmes scolaires ;-))))
anti
Ecrit par : anti | 19 janvier 2010
"A croire que Fabienne Darge est prof rédactrice des programmes scolaires "
mdrrrr !!!
Ecrit par : Anna Galore | 19 janvier 2010
Quelle émotion, comme si l'amour et la pensée revivaient sous mes yeux à travers le corps!
Nous sommes en manque de sens , de gravité drole ou de légèreté.. Slava est tout cela à la fois !
Un clown un vrai clown, de vrais clowns qui embrassent le vivant..
Ecrit par : Krmn | 27 juin 2010
Bel hommage, merci de votre passage Krmn :-)
Ecrit par : Miss You | 28 juin 2010
Je viens de voir le spectacle, au theatre de Namur en Belgique.
En sortant de la salle, je ne savais plus ou j'étais, dans quel pays, quel jour, quelle heure... Le temps s'est arrêté pendant le temps de la pièce...
Je n'aurais qu'un conseil: si un jour vous pouvez voir ce spectacle, allez y sans hésiter...
Ecrit par : Guillaume | 07 août 2010
Merci Guillaume de votre passage ici et pour ce commentaire plein d'enthousiasme.
Je retiens ce conseil et j'espère en effet y assister.
Ecrit par : Miss You | 08 août 2010
J'ai revu le spectacle sur Arte en décembre 2010, c'était super.
Maintenant, il y a le site http://www.academyoffools.com qui présente (en anglais) l'univers et les projets de Slava Polunin.
Ecrit par : Adrien | 11 février 2011
Un rapide clic sur le lien vers le site et... total bonheur en voyant les photos.
Je vais retourner voir le tout de plus près avec le temps et la disponibilité, merci pour l'info Adrien :-)
Ecrit par : Miss You | 11 février 2011
je l'ai vu à Lyon en décembre et c'était un cadeau de Noël inespéré !!!! du pur bonheur ! si vous avez la possibilité d'y aller en "vrai" n'hésitez pas ! c'est thérapeutique un spectacle comme celui là !
Ecrit par : Noel | 24 mai 2011
Cet artiste semble faire l'unanimité (en tout cas sur le blog) parmi ceux qui ont eu la chance d'assister à l'un de ses spectacles. Ca ne fait que renforcer mon envie de le découvrir sur scène : un jour, j'espère :-)
Merci Noel de ce nouveau témoignage ici.
Ecrit par : Miss You | 24 mai 2011
Très chouette reportage ce matin sur Slava, sur Télé-Matin, avec des images magnifiques de l'environnement dans lequel il vit. Vous pouvez probablement les revoir en allant sur le site de l'émission...
Ecrit par : Anna Galore | 01 novembre 2011
Comment pouvoir revoir la présentation faite à telematin ,un jour de ce mois de novembre?Une amie m'a mis l'eau à la bouche..Impossible de retrouver trace Merci
Ecrit par : bultheel viviane | 30 novembre 2011
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