22 mars 2010
Jürgen Schadeberg, de Drum à Polka
Je vous ai déjà parlé de Polka, un magazine photo, que j’aime particulièrement, pour les clichés qu’il expose et aussi pour les portraits et articles de fond qu’il propose.

Aujourd’hui, grâce au numéro 8 de cette jeune revue et à l’expo photos qui lui est associée à la Galerie Polka, je découvre un autre magazine : « Drum ».
« Drum » est une page de l’histoire, un témoignage sur l’Afrique du sud telle qu’elle a été et de tous les espoirs qu'elle portait.

(Jürgen Schadeberg)
Pour le raconter, un photographe : Jürgen Schadeberg. Il est l’un des photographes officiels de Nelson Mandela, un témoin crucial de la vitalité culturelle et artistique de la communauté noire en Afrique du Sud, des combats pour la liberté et du choc des civilisations. Il a promené son regard vif, bienveillant, aiguisé, de Sophiatown, berceau du mouvement anti apartheid, à Soweto, au plus près des grands leaders de l’African National Congress, au plus près de la vie, des chagrins, des sourires, des espoirs…
L’Afrique, l’Europe, les Etats-Unis… Jürgen Schadeberg n’a jamais achevé ce voyage personnel et intellectuel. Généreux, enthousiaste, réaliste, il a cherché à transmettre son savoir-faire, il a voulu partager un patrimoine social et artistique hors du commun et poser les principes d’un photojournalisme honnête et sans concession.
A ses yeux, « la dénonciation des injustices est une hygiène que chaque société devrait s’imposer ».
(Source)
**
Drum,
titre phare
de l'Afrique du Sud encore noire et blanche

les bonnes plumes se retrouvent aux côtés de photographes légendaires pour faire "Drum",
le magazine de l'Afrique urbaine et moderne destiné aux lecteurs noirs.
"Drum" (1950-1985) est la mémoire de ces années d'espoir et de violence.
Quelques clichés noir et blanc qui font revivre une époque…
Les photos de Jürgen Schadeberg, exposées à la galerie parisienne Polka et dans le magazine du même nom, proviennent d'une époque de combats et d'espoirs en Afrique du Sud : les années 50, les années Drum, du nom du magazine sud-africain qui l'a le mieux incarnée.

Drum était un petit miracle : un magazine réalisé par une équipe multiraciale dans un pays qui était en train de bâtir les murs de séparation et de haine de l'apartheid, dans la foulée de la victoire du Parti national des Afrikaners en 1948. Un groupe animé par une énergie positive que seule la glaciation de l'apartheid saura faire taire une décennie plus tard.

De passage à Paris pour l'exposition, Jürgen Schedeberg, aujourd'hui âgé de 75 ans, toujours bon pied bon oeil, évoque cette période étonnante de bouillonnement culturel et d'effervescence politique.
Drum a été lancé en 1951 par un millionnaire blanc, Jim Bailey, qui prit comme premier rédacteur en chef un journaliste britannique par la suite réputé, Anthony Sampson.
Engagés contre la montée en puissance des lois d'apartheid, ils s'entourèrent des meilleurs journalistes noirs, et produisirent un mélange d'enquête et de reportage qui fit sensation.

Au même moment, Nelson Mandela, alors jeune avocat, et ses amis, radicalisaient le Congrès national africain (ANC) après avoir pris la tête de sa Ligue de la jeunesse. Ils lançaient des campagnes de désobéissance civile et trouvaient dans Drum le relais nécessaire à leurs idées.
La « zone grise » des années 50
Les lois d'apartheid n'ont pas été imposées du jour au lendemain, et, dans les années 50, il existait encore une grande « zone grise » dans laquelle Blancs et Noirs pouvaient encore se rencontrer, coopérer, ou même faire la fête ensemble. Le jazz sud-africain était en plein essor, avec des musiciens comme Todd Matshikiza, Dollar Brand (Abdullah Ibrahim), ou Hugh Masekela, qui durent ensuite s'exiler.
interprétant “Have you seen Drum recently?”
(Et sur le blog)
Des quartiers comme Sophiatown à Johannesbourg, ou District 6, au Cap, préfiguraient une « autre » Afrique du Sud multiraciale, et le pouvoir s'efforça de les raser, quel qu'en soit le prix.
Drum était le magazine de cette « autre » Afrique du Sud. En 1988, Jürgen Schadeberg, qui avait été le directeur artistique et photographe du magazine, réalisa un documentaire intitulé « Have You Seen Drum Recently », pour garder la mémoire de cette époque.
Des journalistes de Drum comme Peter Abrahams, Can Themba, Ezekiel Mphahlele, figurent aujourd'hui dans les anthologies de la littérature sud-africaine. Des photographes comme Peter Magubane, l'un des grands noms de l'histoire du photojournalisme sud-africain y ont également débuté.

Jürgen Schadeberg est arrivé en Afrique du Sud en 1950 à l'âge de 19 ans, en provenance de son Berlin natal.
Il raconte dans Polka :
« Quand je suis arrivé, j'ai découvert un mur invisible entre deux mondes. Les Blancs vivaient comme dans un cocon, dans une ambiance coloniale, ignorant les gens de couleur. »
Les photos d'une décennie oubliée
Entré à Drum, il sera le témoin de cette époque, et ses photos racontent cette décennie oubliée, qui prendra fin au début des années 60 avec les lois d'exception, l'emprisonnement des dirigeants de l'ANC, Nelson Mandela en tête, et une longue période de glaciation.

Restent ces photos noir et blanc, cette histoire de Drum et d'une certaine Afrique du Sud qui s'entremêlent, et qu'on revoit avec délectation.

Et avec un personnage central, Nelson Mandela, dont Jürgen Schadeberg a pris l'un des rares clichés connus antérieurs à son emprisonnement à Robben Island, alors qu'il quitte le tribunal de Johannesbourg où il comparaissait avec 155 autres prévenus dans le « procès de la trahison ».

quatre ans après sa libération.
Il sera finalement acquitté, pour mieux être condamné à la prison à vie en 1964, après une brève période dans la clandestinité.

Un quart de siècle plus tard, Jürgen Schadeberg reverra Mandela à sa sortie de prison. Il raconte dans le magazine Polka : « Quand il m'a revu, après toutes ces années, il m'a dit en souriant : “Alors, vous n'êtes pas encore à la retraite ? ‘ Et je lui ai répondu : Vous non plus, semble-t-il.
**
*
Article signé Rue89
*
Sauf précision contraire,
les photos de cette note appartiennent aux Silver Archival Prints et
proviennent de PolkaGalerie.com
Miss You
13:30 Publié dans Miss Terre et bouts de blogs | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : photographie, afrique du sud, mandela, polka magazine








Commentaires
Encore un très bel article de Rue89 ! Quant aux photos, elles sont superbes.
Ecrit par : Anna Galore | 22 mars 2010
Très beau magazine que Polka et très belle découverte de "Drum".
« la dénonciation des injustices est une hygiène que chaque société devrait s’imposer ».
Toute la question de l'engagement en une phrase...
anti
Ecrit par : anti | 22 mars 2010
Polka est une vraie mine d'infos et de témoignages, à travers les yeux de photographes de talent. Chaque numéro aborde différents thèmes et je pense que chacun peut y trouver des sujets qui l'intéresseront particulièrement.
Le N° 8 a pour thème principal l'Afrique du sud, autant dire que j'ai hâte de m'y plonger.
Ecrit par : Miss You | 22 mars 2010
En même temps, ce n'est pas n'importe qui aux manettes du magazine : Alain Genestar, jeté du jour au lendemain de Match par Arnaud Lagardère en 2006 après sept ans comme directeur de la rédaction pour avoir osé mettre en couv une allusion aux problèmes du couple Sarko-Cécilia. Le petit Sarko s'est d'ailleurs vanté aux Journées UMP qui ont suivi d'avoir eu la tête de Genestar.
Ecrit par : Anna Galore | 22 mars 2010
Et, avant ça, il a dirigé le JDD avec talent. J'ai eu l'occasion de le croiser souvent et de discuter avec lui, c'est un type brillant.
Autant vous dire qu'en plus, avec son sourire de star, il avait un succès fou dans les rédactions ;-)
Ecrit par : Miss You | 22 mars 2010
Il est tous les samedi sur France-Info (vers 10h50) pour un mini-débat avec Edwy Plenel sur des sujets d'actualité - toujours intéressant à écouter, les deux étant brillants ET différents.
Ecrit par : Anna Galore | 22 mars 2010
photos superbes et article hyper interessant!toujours aussi passionnant et neuf!Merci!
Ecrit par : syluanis | 22 mars 2010
Écrire un commentaire