17 juin 2010
Rouen, ville impressionniste
Je vous ai déjà parlé du superbe programme que la Normandie offre au fil de l’été à tous les amateurs de peinture impressionniste.
Aujourd’hui, je vous invite à découvrir et redécouvrir une ville, Rouen, à travers l’histoire de ce mouvement que j’aime particulièrement, au travers des différents thèmes de l’exposition « Une ville pour l’impressionnisme ».
A vos canotiers et ombrelles, c’est parti pour la balade !

Les précurseurs de l'impressionnisme ont été souvent actifs en Normandie et l'exposition ne retrace pas le détail de cette histoire qui a fait l'objet d'une grande manifestation en 2009 sous le titre Voyages pittoresques. Pourtant, comment ouvrir ce parcours sans évoquer Turner ?

Joseph Mallord William TURNER, La Cathédrale de Rouen, vers 1832
Londres, Tate, Accepted by the nation as part of of the Turner Bequest 1856
Le prêt exceptionnel par la Tate Gallery de deux célèbres et spectaculaires aquarelles de l'artiste (vers 1832) rappelle que sa réputation de visionnaire n'est pas usurpée. Une vue de Rouen depuis la Seine, éblouissante avec la silhouette fantomatique de la cathédrale et l'agitation du premier plan, formule déjà la comparaison de Rouen avec Venise que fera plus tard Pissarro. Quant à la vue de la façade de la cathédrale, elle est connue pour évoquer irrésistiblement la série que Monet peindra soixante ans plus tard (la suite.... )

Camille COROT, Vue de Rouen depuis la colline Sainte-Catherine, 1833
Hartford, Wadsworth Atheneum Museum of Art
Rouen est avant tout un port, et même un port de mer, où abordent de grands navires de commerce. Au moment où Claude Monet effectue ses premiers séjours à Rouen, les grands voiliers y prédominent. C'est donc un site parfaitement propice au grand paysage fluvial classique, genre qui puise forcément sa source dans la peinture hollandaise. Celle-ci a son représentant contemporain avec Johann Barthold Jongkind qui a souvent exposé à l'Exposition municipale de Rouen et y a réalisé quelques tableaux comme celui du Virginia Museum of Fine Arts à Richmond. Un autre spécialiste de ces vues portuaires, Charles Lapostolet, peint à Rouen certains de ses chefs-d'oeuvre, comme son grand tableau du Salon de 1881, prêté par une collection particulière allemande.

Charles LAPOSTOLET, Le Port de Rouen, 1881
Collection particulière
L'exposition propose une étonnante confrontation entre ces tableaux, d'un réalisme lumineux qui cherche à s'affranchir de l'académisme, et les vues de la Seine peintes par Claude Monet lors de ses séjours de 1872 et 1873, qui empruntent évidemment une voie beaucoup plus radicale : ils constituent un aspect peu connu des recherches « aquatiques » de Monet juste avant Impression, soleil levant et ces quelques tableaux, qui n'ont pas été exposés par le peintre dans les expositions impressionnistes, demeurent peu connus (la suite... )

Claude MONET, La Seine à Rouen, 1872
Shizuoka Prefectural Art Museum
Ce premier contact de Monet avec Rouen est lié à son frère Léon qui y réside, et dont le rôle dans l'engouement pour l'impressionnisme à Rouen sera considérable. Mais ces tableaux ne semblent pas avoir eu un impact immédiat. Il en va tout autrement du deuxième révolutionnaire à entrer sur la scène rouennaise, Camille Pissarro. Celui-ci, beaucoup moins solitaire et hautain que Claude Monet, va nouer dès sa première installation dans la capitale normande de multiples relations. Il y arrive en 1883, s'interrogeant sur la possibilité de s'y installer définitivement car il cherche la ville idéale, qui ne soit ni Paris ni une bourgade trop rurale comme Éragny (la suite... )

Camille PISSARRO, Place Lafayette, Rouen, 1883
Londres, Courtlaud Institute Galleries
C'est en grande partie par le truchement de Pissarro que le jeune Paul Gauguin, qui souhaite à la fois quitter Paris et adopter définitivement et exclusivement le métier de peintre, choisit à son tour de s'installer à Rouen. Il nourrit l'espoir, qui fait sourire le vieux Pissarro, de vendre facilement ses toiles aux riches négociants de la ville et trouve une maison dans le quartier Jouvenet en janvier 1884 (la suite... )

Paul GAUGUIN, Un coin de jardin à Rouen, 1884
Portland Art Museum
L'un des enjeux de l'exposition est de replacer justement cette « École de Rouen » dans la grande histoire de l'art, grâce à une confrontation inédite entre les tableaux peints par les figures tutélaires de l'impressionnisme dans la capitale normande, et les oeuvres des « natifs » qui devraient constituer une découverte saisissante.

Charles ANGRAND, Le Pont de pierre, 1881
Collection Peindre en Normandie
Cette école, qui a ses admirateurs passionnés, est mal connue hors de la région et a souffert d'une image de suite tardive et affadie de l'impressionnisme, ce qui est historiquement faux. En effet, c'est au cours de la décennie 1880 que se déclenche un mouvement d'avant garde au sein d'une génération intrépide qui va déclencher des débats particulièrement houleux dans les différents cénacles de la ville. (La suite... )

Charles FRECHON, Fenaison, les usines près de Rouen, vers 1894
Collection particulière
C'est sans porter la moindre attention à cette scène bouillonnante que Monet revient à Rouen au printemps 1892, absorbé par son propre cheminement qu'il sait déjà exceptionnel et historique. Abandonnant un moment son cher jardin de Giverny, il va y réaliser la première série de ses Cathédrales, la deuxième étant effectuée au printemps de l'année suivante, et le tout parachevé dans l'atelier et daté 1894.

Claude MONET, La Cathédrale de Rouen, effet de soleil, fin de journée
Paris, Musée Marmottan, © Bridgeman Girodon
Sur cet ensemble mythique qui constitue indéniablement l'une des grandes ruptures de l'histoire de l'art et reste une aventure presque incompréhensible, tout a été dit et il suffit de préciser ici que l'exposition réunit onze des ces tableaux, chose inespérée en 2010 alors que ces chefs-d'oeuvre toujours réclamés voyagent de moins en moins. (La suite... )

Claude MONET, Portail de la cathédrale de Rouen, effet du matin
Los Angeles, The J. Paul Getty Museum
Il semble presque certain que le travail de Pissarro après cet épisode fracassant doit être lu, au moins en partie, comme une réponse. Même s'il n'en fait jamais mention dans la riche correspondance qui nous éclaire sur sa production rouennaise, Pissarro revenu dans la cité normande en 1896, un an après l'exposition-événement des Cathédrales à la galerie Durand-Ruel, ne peut en faire totalement abstraction.

Camille PISSARRO, La Seine à Rouen, Saint Sever, fumées, 1896
New York, The Metropolitan Museum of Art
Et les tableaux qu'il réalise au cours des deux séjours de 1896 et de celui de 1898 constituent un ensemble qui, montré pour la première fois avec une telle ampleur (une vingtaine de tableaux), peut s'imposer comme un monument d'importance comparable dans l'histoire tardive de l'impressionnisme. (La suite... )

Camille PISSARRO, Le Pont Boieldieu et le faubourg Saint-Sever à Rouen, 1896
Pittsburgh, The Carnegie Gallery
Pissarro a jeté son dévolu sur un certain condensé de la ville que lui offre le bord de Seine avec la vie industrielle de la rive gauche, ce monde moderne et laborieux qui fait partie des nouveautés imposées par l'impressionnisme au monde de l'art.

Camille PISSARRO, Les Toits du vieux Rouen, cathédrale Notre-Dame, temps gris, 1896
Toledo, Toledo Museum of Art
Mais il a aussi témoigné une véritable passion pour le vieux Rouen et l'un des tableaux auxquels il tenait le plus représente Les Toits du vieux Rouen, cathédrale Notre-Dame, temps gris (prêtée aujourd'hui par le musée de Toledo, Ohio, cette oeuvre capitale a failli être vendue au grand collectionneur et bienfaiteur du musée de Rouen, François Depeaux, mais il n'y eut pas d'accord sur le prix). Là encore, difficile de mieux concentrer l'esprit de la ville en un seul tableau. Autour de lui, l'exposition montre un certain nombre de toiles qui interrogent cette fascination du vieux Rouen, et montrent que les peintres d'avant-garde ne tournaient aucunement le dos aux prestiges du patrimoine (la suite... )

Camille PISSARRO, L'Après-midi, soleil, la Rue de l'épicerie à Rouen, 1898
Collection particulière

Eugène BOUDIN, L'île Lacroix, Rouen, 1895
Buffalo, Albright-Knox. Art Gallery
La question de la fin de l'impressionnisme est des plus complexes. L'essai de Claire Maingon dans le catalogue de l'exposition apporte des éléments passionnants qui montrent une fois de plus que Rouen a joué un rôle important dans cette partie de l'histoire.

Albert LEBOURG, L'Ile Lacroix à Rouen
Musée des Beaux-Arts de Lille
Dans les dernières années du XIXe siècle, deux grandes figures du paysage moderne, qui se situent à la lisière de l'impressionnisme, donnent l'étrange impression qu'une énorme vague est passée mais qu'une certaine tradition est toujours debout. (La suite... )

Armand GUILLAUMIN, Neige fondant à Rouen, vers 1900
Musée des Beaux-Arts de Lyon, © Lyon MBA/ Photo RMN R.-G. Ojéda
Une exposition devant tout de même trouver ses limites, le choix a été fait de n'évoquer que partiellement ce prolongement de l'École de Rouen qui, par ailleurs, déborde le cadre chronologique fixé.

Robert Antoine PINCHON, Autoportrait
Collection particulière
Toutefois la personnalité exceptionnelle de Robert Antoine Pinchon oblige, malgré la date tardive de sa naissance (1886) à lui accorder une place entière dans cette chronique impressionniste. (La suite... )

Robert Antoine PINCHON, Le Chemin, neige, 1905, Rouen
Collection particulière
Miss You
13:45 Publié dans Miss Terre et bouts de blogs | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : peinture, monet, gauguin, pissaro, turner






Commentaires
Ces visions différentes de la cathédrale sont riches à tout point de vue (c'est le cas de le dire). J'ai entendu il y a quelques temps sur France Info une comparaison que faisait l'un des organisateurs sur le tableau de Turner (vue de trois-quart) et ceux de Monet, bien de face avec la cathédrale qui sort du tableau tellement il a peu de recul et qui sont considérés comme des démonstrations magistrales de son art (ce qui ne veut pas dire que Turner est un débutant, loin de là !)
Ecrit par : Anna Galore | 17 juin 2010
Ayant fait mes études dans cette ville, je ne peux qu'être d'accord avec votre opinion.
Et même sans cela, la richesse artistique énoncée ci-dessus ne peut que convaincre !
Ecrit par : Eric G. | 17 juin 2010
Très belle promenade. J'ai vécu plus de 20 ans près de Rouen, alors je suis unpeu émue...
Ecrit par : eMmA | 19 juin 2010
Mmmmmm merci de vos commentaires, j'ai aimé la balade et voir le plaisir partagé la rend plus belle encore.
Ecrit par : Miss You | 19 juin 2010
Merci d'évoquer le nom de François Depeaux auquel j'ai consacré un livre paru le 2 juin 2010. Pour plus d'informations, vous pouvez consulter mon site Internet à l'adresse www.francois-depeaux.fr
Marc-Henri Tellier
Ecrit par : Tellier Marc-Henri | 29 juillet 2010
Merci à vous pour cette information. Votre site a l'air, en effet, très complet sur le sujet !
Ecrit par : Anna Galore | 29 juillet 2010
"l’histoire de ce collectionneur et mécène, gardien, le temps d’une vie, de chefs-d’œuvre pour les générations futures"
Fascinant parcours que celui de François Depeaux. Un véritable avant-gardiste.
"Comment est-il possible d’imaginer aujourd’hui que les officiels de l’époque refusèrent une première fois la donation de sa collection de tableaux au Musée de Rouen ? Il était alors hors de question de faire entrer au musée, de leur vivant, les auteurs d’une peinture « dégénérée »."
Quand on pense au succès que ces toiles ont ensuite rencontré et le plaisir que nous avons maintenant à les retrouver et découvrir, c'est difficile en effet.
Ecrit par : Miss You | 30 juillet 2010
Le Grand palais propose une rétrospective des oeuvres de Claude Monet, le maître incontesté du mouvement impressionniste. Lefigaro.fr a choisi de décoder La cathédrale de Rouen, le portail et la tour d'Albane, plein soleil harmonie bleu et or, l'une des trente toiles de sa fameuse série.
http://www.lefigaro.fr/culture/2010/09/21/03004-20100921ARTFIG00725-une-cathedrale-de-rouen-decryptee.php
Ecrit par : Miss You | 22 septembre 2010
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