22 septembre 2010
« Le tigre bleu de l’Euphrate »
Je viens de lire un très beau texte, très court (56 pages), un monologue de théâtre : « Le tigre bleu de l’Euphrate » de Laurent Gaudé, auteur dont je vous avais parlé à propos de "Eldorado" et que je lis chaque fois avec délice.
Ici, il s’agit des toutes dernières heures d’Alexandre face à Hadès, face à sa vie et surtout face à lui-même. Triste sans être lugubre, immobile puisqu’alité, le récit emporte dans le fracas des armes et des sabots de Bucéphale de Macédoine à Babylone, de Samarcande aux bords du Gange, avec une poésie et une lucidité fascinantes.
Un voyage riche et intense, comme autant d’étapes brutales dans des caravansérails le long de la route de la soie. La course folle, éperdue, de l’un des plus grands conquérants que l’histoire ait connus.
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Quatrième de couverture

Alexandre va mourir.
Après avoir battu le grand Darius,
conquis Babylone et Samarkand,
après avoir construit des villes et fondé un immense empire,
il est terrassé par la fièvre.
Il ne lui reste que quelques heures à vivre.
Il ne tremble pas.
Il contemple la mort
et l'invite à s'approcher pour lui raconter lui-même ce que fut sa vie.
Alexandre parle et la mort l'écoute.
Le laissant revivre l'ivresse de son épopée et ressentir, une dernière fois, le désir.
Celui de ne jamais interrompre sa course.
De s'enfoncer toujours plus loin, dans des terres inconnues.
Le désir de rester toujours fidèle à cette soif intérieure que rien ne peut étancher.
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Extrait : La rencontre avec le tigre
[…]Je me suis levé avant le soleil.
Sans réveiller personne, me faufilant en silence à travers les tentes, je suis allé retrouver Bucéphale.
Je l’ai sellé et suis parti vers les berges du fleuve.
Il faisait encore frais.
La brume de l’aurore montait de la terre, et c’était comme des nuages qui couraient à mes pieds.
Tout dormait d’un silence de rêve.
Aucun chant d’oiseau encore.
Aucun cri de bête,
Pas même le bruissement de l’eau que la brume semblait étouffer.
Je contemplais ce grand fleuve barbare, la rive ennemie, là-bas, au-delà du cours infranchissable,
Et c’est là que je le vis.
A une centaine de pas devant moi, avançant avec précaution dans les hauts roseaux du fleuve,
Un tigre bleu.
Je crus d’abord que j’étais victime d’une hallucination,
Mais il se détacha sur un terre-plein et j’eus tout loisir de l’observer.
C’était le tigre bleu de l’Euphrate,
Félin majestueux au pelage de lapis-lazuli.
Je ne pouvais le quitter des yeux.
Sa robe avait l’éclat impossible des pierres précieuses.
Je restai interdit, sans peur, mais saisi de surprise, incapable de rien faire.
C’est alors qu’il tourna la tête et me vit.
Nous nous contemplâmes ainsi, dans les brumes rampantes de l’Euphrate, silencieux et figés comme des statues perses. […]

Le lion de Babylone
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Extrait : Devant Babylone
[…]La bataille de Gaugamèles remportée,
Il ne me restait plus qu’à descendre au sud et à prendre Babylone,
Sans heurt ni combat,
Comme on arrache le diadème qui orne le front de celui que l’on vient d’abattre.
Babylone, le joyau le plus précieux de Darius,
Cité de son père et des pères de son père.
Babylone qui n’en revenait pas d’ouvrir ses portes violées à un roi étranger,
A la peau blanche et aux boucles blondes.
Babylone où les femmes marchent seins nus
Et confectionnent, à l’ombre des pachydermes endormis, des huiles précieuses dont elles enduisent leurs enfants.
Babylone qui avait dormi pendant des siècles, bercée par le doux friselis des palmes que les eunuques agitaient inlassablement.
Babylone que je réveillais de mon rire barbare,
Et qui se redressa tout à coup, comme une vierge qui se baigne et qui cherche désespérément un drap pour cacher sa nudité.
Oui, j’étais à Babylone
Et, pour la première fois depuis le départ d’Alexandrie,
Je descendis de cheval et je passai sur mon visage un peu d’eau pour effacer la sueur et le sang.
Oui, j’étais à Babylone.
Et les nuits d’été n’avaient pas le même goût que sous le ciel de Macédoine.
Elles étaient tantôt plus sucrées, tantôt plus épicées,
Et ce mélange de miel et de feu qu’elles versaient dans mes yeux
Avait, pour moi, le doux délice du repos.
[…]
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Un extrait de la pièce
mise en scène de Michel Didym
avec Tchecky Karyo
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Extrait d'une critique de la pièce
interprétée en 2005 au Théâtre Le Colombier
(Bagnolet)
"Silence !" Sous cette exhortation commence le récit d'Alexandre, récit de sa vie au moment où elle touche à sa fin, face à un interlocuteur qu'il est seul à voir puisqu'il s'agit d'Adès. Ce récit est retour sur le passé, repli sur soi, éclaircissement sur le passé, il constitue un testament. Alexandre se remémore : le fait de se rappeler appelle le récit d'une vie. Alexandrie, Babylone, Samarcande, Darius… autant de jalons pour s'expliquer, s'exposer. S'exposer c'est se révéler, Alexandre n'est pas un barbare, et s'en justifie : le barbare c'est l'autre, l'étranger, mais à ce moment Alexandre s'éloigne de la vie, il y devient peu à peu étranger, l'épiphanie du souvenir exhumé enterrant peu à peu le présent. […]
Critique signée Jean-Baptiste Touja
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Le dragon de la porte d'Ishtar
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Sur le blog
"Babylone, perverse et merveilleuse"
Miss You
11:15 Publié dans Miss Terre et bouts de blogs, Raconte-moi une histoire | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : livres







Commentaires
A propos de la route de la Soie, j’ai lu avec délectation cet été ces chroniques de voyage du Figaro sur Boukhara et Samarkand (ou Samarcande) :
- http://www.lefigaro.fr/voyages/2010/07/31/03007-20100731ARTFIG00001-boukhara-et-samarkand-cites-mythiques.php
Ainsi que celles intitulées « Sur les traces de Marco Polo »
- http://www.lefigaro.fr/voyages/2010/07/09/03007-20100709ARTFIG00595-la-jeunesse-et-la-genese.php
- http://www.lefigaro.fr/voyages/2010/07/16/03007-20100716ARTFIG00531-quete-en-terre-sainte.php
- http://www.lefigaro.fr/voyages/2010/07/24/03007-20100724ARTFIG00093--travers-la-perse.php (coup de cœur pour cette dernière)
Ecrit par : Miss You | 22 septembre 2010
Quels textes ! c'est d'une beauté qui pétrifie.
Ecrit par : Kathy Dauthuille | 22 septembre 2010
J'ai recopié deux de mes passages préférés, mais le choix fut difficile à faire.
Les fois où Alexandre interpelle Hadès sont aussi vraiment poignantes, mêlant puissance, poésie et lucidité, sans concession ni fausses excuses.
Ecrit par : Miss You | 22 septembre 2010
Laurent Gaudé écrit merveilleusement bien. "Le soleil des Scorta" est certainement l'un des deux ou trois plus beaux romans que j'aie jamais lus, avec "Le parfum" de Süskind et "Geisha" d'Arthur Golden.
J'ai aussi beaucoup aimé "La mort du roi Tsongor", un roman curieux et fascinant qui reprend en la transposant l'histoire de la guerre de Troie telle que l'a racontée Homère.
Ecrit par : Anna Galore | 22 septembre 2010
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