06 janvier 2010
Cirque Romanès - Paradis tsigane

Alexandre Romanès dit en souriant :
« Dans les tribus gitanes, toutes les femmes sont reines »
Envie d'ambiance ? De fêtes ? De musique ? Prêts pour embarquer ? C'est parti ! Ta dam !!!

Le cirque Romanes présente son spectacle Paradis Tzigane encore jusqu'à fin janvier à Paris !
Profitez-en !
"Ma famille fait du cirque avec un chapiteau depuis la première guerre mondiale. Avant, mon arrière grand-père donnait un spectacle en plein air sur la place du village. Il allait de village en village avec ses trois femmes, ses enfants et un ours. « L’embêtant, disait-il, c’est l’ours. »
A 25 ans, j’ai quitté le cirque familial, le cirque de mes parents ressemblait de plus en plus à un hangar pour avions, j’ai jeté l’éponge, je suis parti. Pendant quelques années j’ai fait mon numéro d’équilibre dans la rue. J’étais depuis longtemps attiré par la poésie, je me suis lié d’amitié avec des poètes : Jean Genet, Jean Grosjean, Dominique Pagnier, Jean-Marie Kerwich, Thierry Metz, Christian Bobin.
J’ai travaillé à l’élaboration d’un spectacle de cirque avec Jean Genet. Il y avait assez de matériel pour faire 4 heures de spectacle. Quand il a fallu passer à la réalisation, j’ai pris ma voiture et je suis parti sur les bords de la Loire faire des paniers en osier…
Dix ans plus tard, je redécouvre le cirque dans le campement tsigane de Nanterre. J’ai rencontré Délia que j’ai épousé, j’ai acheté un petit chapiteau, un vieux camion, quelques caravanes, et nous avons pris la route. Quelques gitans dans une piste, Délia au chant, entourée d’un violon, d’une contrebasse et d’un accordéon.
Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais imaginé avoir autant de succès avec un spectacle aussi dépouillé. Le violonniste Yehudi Menuhin m’a dit : « Jusqu’à mon dernier jour je penserai à vous. »
La vie n’est jamais comme on croit." Alexandre Romanès.
Le Ciel, Donner et Dieu, dans la langue tzigane, c’est le même mot .
Depuis longtemps les tziganes savaient le vieux proverbe : "Pour vivre heureux, vivons cachés". Par crainte des conventions et des pouvoirs, les tziganes n’ont jamais permis aux autochtones de s’approcher de leurs campements .
D’un côté les habitants des villes inquiets et désireux de voir passer le plus vite possible une population jugée hostile à leur mode de vie, de l’autre côté des tribus gitanes méfiantes, repliées sur elles-mêmes ne dévoilant de leur culture que ce qu’elles voulaient bien montrer, c’est-à-dire très peu.
La culture tzigane étant ce qu’elle est, c’est-à-dire restreinte et orale, on pourrait dire une culture « de survie ». Et parce que les hommes et les femmes qui font des prévisions nous avertissent – et pour une fois ils pourraient bien avoir raison – que les cultures minoritaires vont disparaître une à une, j’ai la faiblesse de croire que les trois livres que j’ai écrit, n’iront pas ce noyer dans l’océan des livres. Ils pourraient avoir un intérêt qui va bien au-delà d’un chant qui je l’espère, est poétique. Grâce à la curiosité ils devraient continuer à vivre, ne serait-ce que pour témoigner d’un monde qui tôt ou tard disparaîtra.
Le monde m’a blessé, comme un animal vivant qu’on déchire avec les mains.
La neige, le vent, les étoiles, pour certains … ce n’est pas assez.
Avec le temps qui passe, j’ai élagué ma vie comme les branches d’un arbre. Maintenant, il n’y a plus que mes filles et Dieu.
La grandeur, ils connaissent : décider, inventer, construire. Leur chemin est sans fin. Moi, je ne suis pas de cette race. Alexandre Romanès.
"A l'instant de sa mort, le père d'Alexandre Romanès souffle : "J'ai eu une belle vie." Ou encore : "Être gitan, c'est n'être dans rien : ni dans le sport, ni dans la mode, ni dans le spectacle, ni dans la politique."
Alexandre Romanès fait jouer son cirque tsigane à Bègles (Gironde).
Du 30 décembre au 6 janvier 2008, même limonade, mais porte de Champerret à Paris. Noël se prête au cirque. Surtout au petit Cirque Romanès, son saint bazar, son entrain, la famille en piste et l'orchestre, sans animaux, sauf un vieux chat amateur. Alexandre Romanès est-il sérieux ? Le sérieux est-il gitan ? Le tragique et l'ironie, oui, mais le sérieux ? "Mon grand-père avait trois femmes et un ours. Celui qui faisait problème, c'était l'ours."
Le cirque guérit, mais de quoi ? Dans les "sixties", une des plus terribles planches dessinées (dans Hara-Kiri), encre noire comme le sang et arbres sans feuilles, c'était Le Petit Cirque de Fred. Moitié Apollinaire, moitié exode, moitié fête perdue, moitié enterrement : quadrature gitane. Le petit Cirque Romanès ressemble à celui de Fred, sans la mélancolie. Un rêve de cirque.
Contrebasse, accordéon, clarinette, tapis des Mille et Une Nuits, bougies, accueil en fanfare et ce clown postmoderne au visage lassé qui assure sans un sourire les transitions géniales. Pas de numéros, chez Romanès, jamais d'exploit (la vulgarité même), simple syntaxe des entrées, des expressions et le plaisir de bien faire. Les garçons arborent des falzars rayés et des chemises à paillettes dont on se demande qui les fabrique. Où ils les dénichent. Quelque usine secrète ?
Les filles jouent leurs rôles : femme boa, femme du feu, trapéziste non conforme, contorsionniste au sourire inquiétant. Un petit bonhomme danse comme Fred Astaire eût tant aimé savoir le faire. On ne peut plus l'arrêter. Mais que font la police et la cellule psychologique ? Au final, l'orchestre passe la surmultipliée. Romanès s'agite toujours debout, calme, tendant une liane ici, un tapis là. Délia, sa chérie, chante des mélopées poignantes ou des airs du diable. Personne ne sait si l'on a démarré à l'heure, ni quand cela finira. Les numéros se précipitent devant l'ensemble de la troupe. La femme boa tricote, une imposante grand-mère tient sur ses genoux un enfant en bas âge. Beignets et vin chaud pour tous.
Alexandre Romanès avait fait une croix sur le cirque. Vingt ans après, il en monte un. Il rencontre Pipo, un ami d'enfance, qui l'embrasse et le regarde bizarrement : "Je suis vraiment étonné de te voir faire du cirque. - Pourquoi ? - J'avais toujours cru que tu étais intelligent."
L'ours, les voleuses et des souvenirs de Jean Genet, vous trouverez de tout dans son livre de haïkus gitans, Un peuple de promeneurs (éditions Le Temps qu'il fait, 2000). Ou encore, chez Gallimard, dans ses Paroles perdues (poèmes, préface de Jean Grosjean, 2004) : "Je voulais garder Dieu pour moi, et j'en parle à toutes les pages."
Romanès n'a pas lu des masses de livres, mais il sait en écrire.
Ce ne sont qu'histoires de Juliani si pauvres qu'ils se mettaient des beignes, le soir, pour garder le chien et sa chaleur au lit ; ou l'histoire de ce CRS de faction au camp de Nanterre, si amoureux d'une Gitane qu'il passait ses journées assis en hauteur sur un tas d'ordures, dans l'espoir de l'apercevoir". Lydie se fâche avec Pipo, parce que Pipo lui a menti. Pipo : "Qu'est-ce que tu veux, je suis un gars comme Dieu : je laisse des doutes !" Mais aussi bien : "Je demande à une vieille Gitane pourquoi elle ne parle jamais des camps de concentration, où pourtant elle a été. Elle me répond : "Parce que j'ai honte.""
Trois cents personnes à Paris, dimanche, pour protester contre l'expulsion de trois cents Gitans bulgares et roumains (donc européens). Le cirque continue."
Francis Marmande pour Le Monde du 5 décembre 2007

Pour les chanceuses et les chanceux qui seront sur Paris ce mois-ci, toutes les informations sont sur le site du Cirque Romanes.
Alexandre Romanes est l'auteur de « Un peuple de promeneurs », Le temps qu’il fait (2000), « Paroles perdues », Gallimard (mai 2004), « Les étoiles multicolores », Gallimard (2008) (plus d'info).
Vous pouvez aussi consulter tous les articles du blog concernant le peuple Rom en cliquant sur le TAG Roms.
Et bien sûr, télécharger gratuitement le roman de Anna, La Veuve Obscure dont l'action se situe aux Saintes-Maries-de-la-Mer et dont le héros Tony, Rom, nous plonge au cœur d'une communauté à découvrir en compagnie de sa Délia à lui ;-)
anti
13:58 Publié dans L'Univers d'Anti | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : cirque, roms, yehudi menuhin
06 mai 2009
Triste avril chez les Roms

Bohémiens en voyage
La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s’est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.
Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.
Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson ;
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,
Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L’empire familier des ténèbres futures.
Charles Baudelaire
Les Roms, particulièrement depuis le commencement de l'écriture du 8e livre de Anna, La Veuve Obscure, font partie de ces peuples minoritaires et maltraités dont nous parlons souvent ici, dans le but de ne pas taire l'horreur et aussi de les mettre en valeur comme toute personne en à le droit.
Hier, en lisant le Marianne de cette semaine, j'ai lu une brève bien triste, dont j'ignorais absolument les faits...
Le mois d'avril, dans l'Europe de l'Est, a été plutôt dangeureux pour les minorités. Divers néonazis, skinheads et xénophobes aiment fêter le 20, date de l'anniversaire d'Hitler, en "cassant du Rom". Présidant l'Union Européenne pendant les six premiers mois de l'année, Prague vient d'être épinglé par le Conseil de l'Europe pour les discriminations et les violences subies par sa minorité Tsigane. Celle-ci, bouleversée par la dernière agression raciste visant l'un de ses membres - un cocktail Molotov lancé dans un appartement en Moravie du Nord, blessant grièvement une fillette de 2 ans-, a décidé de manifester début mai. En Slovaquie, neuf policiers ont été suspendus pour avoir humilié et malmené de très jeunes Tsiganes. Tandis qu'à Tiszalök, un bourg situé à 200 km de Budapest, Jeno Koka, salarié rom sans histoire, a été abattu, devant son domicile, par des ratonneurs en vadrouille.
Terrible encore (ça fait mal parfois de se réveiller brutalement), cet autre article. Pas tant par son contenu, non, j'en ai lu des choses, mais par la date à laquelle il a été écrit... Il y a plus de 10 ans, en 1998...INTOLÉRANCE Tsiganes, revoilà le temps des persécutions par Jacques Maigne / Lundi 20 Juillet 1998.
La tolérance - le respect de la liberté d'autrui - est mal tolérée, si l'on en juge par le sort réservé en Europe à cette minorité ethnique que son nomadisme rend suspecte aux autorités et qui fait un facile bouc émissaire.
Dernières nouvelles du monde des Tsiganes, passées quasiment inaperçues. En France, le maire d'une commune de la région lyonnaise fait bloquer l'accès d'un campement de gens du voyage. Des Manouches. Plus personne ne sort, plus personne n'entre. Justification ? Le lamento des riverains excédés par «les vols, le bruit, la saleté» de ceux qu'au fil du pays on nomme bohémiens, romanichels, gitans, ca-raques, tsiganes... Manifs, cris, pourparlers, interventions d'associations des droits de l'homme: le maire a fini par lever son blocus, et les familles indésirables ont filé, à la recherche d'un nouveau lieu de mouillage.
La loi Besson, qui fait obligation à toute commune de plus de 5 000 habitants d'aménager une aire d'accueil viabilisée pour ces non-sédentaires, est sans doute la plus bafouée du pays. Et non contents de se moquer de la loi, d'innombrables maires dépensent des fortunes pour barricader tout ce qui pourrait ressembler à une aire pour caravanes. Les «voyageurs» (ils seraient plus de 50 000) en sont réduits à squatter pour une nuit les parkings de grandes surfaces, les ponts d'autoroute ou des terrains vagues de plus en plus improbables.
Bon, c'est vrai, ils sont habitués à fuir depuis des lustres, à s'esquiver face à leurs adversaires ou à brouiller les pistes, mais les espaces, comme leurs métiers traditionnels, ne cessent de se racornir. Ils sont traqués, au sens propre, et les plus chanceux finissent par trouver une base de repli, en général un petit terrain non constructible, éloigné de tout quartier digne de ce nom, où ils peuvent poser leur maison mobile et passer l'hiver. «Ce n'est pas toujours évident, mais, par rapport à d'autres pays, on est des rois», ont lancé, tout sourire, ces Manouches, luthiers et marchands de violons, qu'on venait d'expulser de la banlieue de Lourdes.
En Espagne, on incendie les masures des quartiers gitans.
En Andalousie - la patrie des grands du flamenco ou des toréadors artistes -, là où les Gitanos, souvent intégrés depuis le XVe siècle dans des villages qui portent leur empreinte, leur griffe, pensaient avoir découvert une terre bénie, les nuages s'amoncellent. A Grenade, Al-meria, Séville, Jaén, ils sont au coeur de banlieues à la dérive, de plus en plus marginalisés, de plus en plus méprisés, ouvertement rejetés. Telle école de la province de Cordoue, sur intervention des autres parents d'élèves, décide de ne plus inscrire les fils et filles de Gitans.
A Martos, dans la province de Jaén, à la suite d'une rixe dans un bar, des villageois fous furieux retrouvent les vieux réflexes du pogrom et incendient les quelques masures du quartier gitan, comme toujours aux lisières du bourg.
Un tragique rappel des persécutions nazies
A Séville, la drogue fait des ravages dans les quartiers les plus pauvres du sud de la ville. Et dans les bidonvilles (les chabolas) de Madrid ou de Barcelone, c'est pis encore. Alors, bien sûr, il y a les stars, tels le torero Rafaël de Paula, ou le grand cantaor flamenco, le très regretté Camaron de la Isla. Il y a aussi tous cesvillages blancs de la vallée du Guadalquivir où, vers Jerez de la Frontera, les familles gitanes, souvent issues de mariages mixtes, revendiquent fièrement (et avec élégance) leurs origines. Mais l'Espagne (au moins 500 000 Gitans) penche de plus en plus nerveusement vers la méfiance, la peur, le rejet, et refuse d'admettre cette évidence: les Gitans, en Andalousie plus qu'ailleurs, ont imprégné l'identité de la péninsule...
A l'Est, là où ils se sont historiquement posés en premier lors de cette longue errance entamée vers l'an 1 000 pour des raisons inconnues à partir du nord-ouest de l'Inde, l'effondrement du communisme n'a pas amélioré leur sort. Bien au contraire. Les 6 ou 7 millions de Roms installés en Europe centrale ou dans les anciennes républiques soviétiques, dont peut-être 2 millions pour la seule Roumanie (les chiffres sont flous, depuis toujours), connaissent des années noires, électriques, qui les renvoient aux heures de plomb du nazisme lorsqu'ils furent pourchassés, internés dans les camps et éliminés en masse (au moins 400 000 victimes). En République tchèque, on a dénombré 22 meurtres de Roms, depuis moins de deux ans, perpétrés par des skins qui en ont fait leur cible privilé giée. Partout, des incidents, des agres sions, des campagnes d'opinion (or chestrées par l'extrême droite) ne ces sent de dénoncer les Roms, parias et parasites, profiteurs et voleurs... A Usti nad La-bem, en Bohème du Nord, le maire a finalement renoncé à la construction d'un mur qu'il envisageait d'édifier autour du quartier tsigane de la ville, grâce entre autres à l'action menée par une psychologue, Monika Horakova, rom et benjamine (24 ans) de la Chambre des députés élue en juin dernier.
En Roumanie, après de longs mois de violence (dont de nombreux incendies criminels) qui avaient poussé des milliers de Roms à s'exiler en Allemagne (où ils sont régulièrement harcelés par les skins ou néonazis de tous poils), puis dans d'autres pays d'Europe, la tension est un peu retombée. Mais jusqu'à quand ? Il suffit de se perdre dans les villages de Va-lachie, dans la région de Cluj ou dans les banlieues déglinguées de Bucarest pour savoir que la fièvre couve. Les Roms, ici, et depuis toujours, sont des sous-hommes, des marginaux inclassables, irrécupérables, dont il faudrait se débarrasser. Et les Roms de Roumanie, répartis en de nombreuses tribus souvent archaïques, donc intactes, qui dessinent une mémoire sans égale de leur planète éclatée, s'arc-boutent comme ils peuvent, survivent en se recroquevillant sur des communautés précaires, de plus en plus pauvres, de plus en plus isolées. De plus en plus menacées. Même refrain en Hongrie, en Macédoine, en Serbie, où ils caracolent en tête des statistiques les plus alarmistes en matière d'emploi, de logement, de santé. Même destin glacial en Bulgarie, où le récit prend des lueurs surréalistes. Ainsi, en quelques jours, on vient d'apprendre qu'au cours d'une révolte des Tsiganes de Lom, sur le Danube, plongés dans la misère, l'un d'eux s'est immolé par le feu et que l'université de médecine de Sofia croit avoir de son côté découvert une maladie génétique inconnue, nommée «CCFDN», qui toucherait les seuls Tsiganes et qui, à partir d'une cataracte, aurait déjà provoqué la paralysie d'une soixantaine d'entre eux...
Les énigmes de l'«étrange tribu prophétique»Oui, les Roms d'Europe vivent des heures noires, et l'on ne sait pas bien si c'est un lent processus de dégradation ou une sorte de fatalité qui les a, depuis l'aube de cet exil mystérieux, condamnés à survivre dans les marges, les replis ou les frontières de nos sociétés organisées. On ne comprendra jamais pourquoi et comment, au-delà des extraordinaires différences qui les séparent, les Gitans, Roms, Gypsies, Zingari ou autres Zigeuner ont pu préserver malgré tout ce noyau commun identitaire qui fait que, n'importe où, et au-delà de tous les prodiges de normalisation ou d'assimilation réalisés par les Etats où ils se sont posés, ils restent, resteront gitans, zingari, rom... Voilà bien l'étrangeté absolue, définitive, de la «tribu prophétique aux prunelles ardentes» célébrée par Baudelaire, et qui échappe aux analyses bien léchées, aux observations trop rationnelles. Dans cette Mittleuropa qui est, depuis cinq siècles, leur territoire privilégié, ils sont à nouveau fragilisés, en danger. Alors, comme hier, comme toujours, ils bougent, s'éclipsent, se cachent d'une frontière à l'autre ou, au contraire, se replient sur des modes de vie très anciens, comme vitrifiés dans le temps. Le mouvement migratoire des Roms de Roumanie, par exemple, est à lui seul un phénomène historique qui renvoie à un autre exil massif, à la fin du XIXe, lorsque les Roms de Valachie ou de Transylvanie furent émancipés après plus d'un siècle de semi-esclavage, les grands propriétaires et autres dignitaires du clergé les revendant comme du bétail. En fait, malgré toutes les coercitions, de leur sédentarisation forcée en Espagne à des batteries de lois racistes partout ailleurs, ils n'ont jamais cédé. Intuitivement. Sans rien calculer. Ni le génocide orchestré par les nazis ni cette fondation suisse, Pro Juventute, qui a enlevé de force jusqu'en 1972 six cents enfants de nomades pour les placer dans des orphelinats, des maisons de correction ou des asiles psychiatriques, n'ont pu les soumettre. Jamais ils n'ont accepté l'assimilation que prônaient aussi bien leurs adversaires que tous ces bons apôtres qui s'auto-proclamaient amis des Roms. Jamais ils n'ont renié ces origines que seuls les linguistes (à partir des similitudes entre leur langue et le sanskrit indien) ont pu tardivement délimiter, et ils continuent à porter comme seul drapeau leur différence. Ils sont dans leur monde, avec leurs lois, leur langue, leur attachement vital au cercle familial, leur pragmatisme, leur refus viscéral des règles venues d'ailleurs. Il ne s'agit ni de les porter aux nues (ah ! la fascination des «fils du vent» et autres clichés clinquants) ni de les salir. Mais, comme à eux seuls, barbares incrustés dans nos sociétés si évoluées, ils expriment notre impuissance à tout normaliser, à tout régenter selon notre vérité, il est hors de question qu'ils soient acceptés tels quels, pour ce qu'ils sont. Dans le fond, et bien qu'ils connaissent mieux que quiconque le prix à payer, ils s'en moquent. Eux, ils sont rom, ce qui signifie «hommes» en langue romani. Pour désigner les autres, tous les autres, ils disent gadjé. Et, de cela, ils ne démordront pas.
Différents, quelles que soient les nationalités de circonstance
Ils sont cireurs de chaussures sur le paseo d'Almeria, rempailleurs de chaises à Lunel, ferrailleurs à Vallecas, dans la banlieue sud de Madrid, musiciens à Clejani, en Valachie roumaine, colporteurs dans les îles grecques, journalistes à Budapest, chômeurs ou dealers à Barcelone, guitaristes des Gipsy King à Arles, joueurs de boules professionnels à Nîmes, artistes de cirque près de Turin, cordonniers à For-bach, apprentis toréros à l'embouchure du Guadalquivir, joueurs de rababah, la vièle à deux cordes des musiciens de haute Egypte, rois du marché noir à Bucarest, danseurs ou chanteurs de flamenco de Palencia à Malaga, encore marchands de chevaux dans l'Alentejo portugais, étameurs en Transylvanie, vendeurs d'épaves de voitures dans des cités dures du nord de Marseille, voleurs à la sauvette dans le quartier Saint-Jacques de Perpignan, pèlerins fervents aux Saintes-Maries-de-la Mer et lors de fêtes qui les réunissent en Belgique, en Allemagne ou près du delta du Danube... Tous Tsiganes, ou Roms, ou Gitans, comme on voudra, mais qui souvent ne savent rien les uns des autres, qui, au hasard de leur parcours d'errance, de survie, ont tissé des itinéraires changeants, éclatés, souvent contradictoires. Quel lien entre ce village Kalderash de Hongrie, inchangé depuis des siècles, et le quartier Santiago de Jerez, pimpant et chaleureux ? Quel rapport entre cette banlieue glauque de Bucarest et l'ambiance villageoise, bon enfant, de la Placette, le quartier nîmois où des Gitans venus de Catalogne sont sédentarisés depuis longtemps ? Quelle passerelle entre cette compagnie de Roms droit sortie d'une gravure du XIXe croisée il y a peu dans le sud de l'Albanie et cette famille de forains prospères qui vient d'achever sa maison près de Port-de-Bouc ? Aucune, en apparence, si ce n'est à chaque fois une manière d'être ailleurs, différent. Autre, et quelles que soient les nationalités de circonstance, les diversités de statut, de religion, de mode de vie. Etranger une fois pour toutes à ces sociétés qui, dans le fond, ne sont que des chemins de traverse, des lieux de transit. Des nids provisoires. Et l'autre, en fait, c'est peut-être moi, ou vous. Gadjo pour l'éternité, Gadjo qu'on le veuille ou pas et que le Rom, dans son éclectisme irritant, dans sa manière de s'esquiver au moment où on croyait le frôler (au travers d'émotions musicales, notamment), continue à narguer, à provoquer, à séduire, à fasciner ou à rendre fou de rage.
C'est ainsi. Depuis leur arrivée en Europe, il y a cinq siècles, les Roms n'ont cessé de nourrir les fantasmes, les préjugés ou les illusions des Gadjé, et toutes les recommandations du Conseil de l'Europe qui voudraient «garantir l'égalité des droits, des chances et de traitement» des Tsiganes ne sont pour l'heure que voeu pieu. Ils sont en marge, rebelles, imperméables à nos modèles, différents. Ils l'ont payé très cher. Ils vont continuer à payer. Et quand des personnages aussi admirables que Yehudi Menuhin, le violoniste, ou le romancier allemand Gunter Grass, vrai trouble-fête et fondateur d'une récente fondation pour le peuple Rom, suggèrent la création d'un «passeport gitan européen» qui permet trait à tout Tsigane de circuler librement de Séville à Stockholm, de Glasgow à Istanbul, ou de séjourner librement dans le pays de son choix, on croit rêver. Eh bien, justement. On rêve.

A lire ailleurs sur le blog :
Les fils du vent
La veuve obscure
L'hymne à la paix
Les Roms
Le réveillon invisible des Roms
Journée internationale des Roms
La légende des Saintes Maries
Première rencontre avec Sara la Noire
Sous le sceau de la vierge noire
Photos, sauf mention contraire : Tsiganes Canalblog.
anti, soeur humaine.
14:00 Publié dans L'Univers d'Anti, Tous des humains | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : roms, roumanie, pays de l'est, yehudi menuhin
10 mars 2009
Yehudi Menuhin, le Violon du Siècle

Le 12 mars 1999, Yehudi Menuhin disparaissait à Berlin. Dix ans après, un hommage va lui être rendu dans le monde entier.
Bruno Monsaigeon, qui a lui-même été violoniste, lui a consacré un film, "Le violon du siècle", diffusé par Medici.tv. Monsaigeon est également auteur de portraits de Glenn Gould, Nadia Boulanger, Fischer-Dieskau ou Sviatoslav Richter. Il a rencontré Menuhin pour la première fois en 1972 et a tourné seize portraits de lui, dont le dernier, Le Violon du Siècle, achevé en 1995.
Filmé chez lui, en Grèce, Yehudi Menuhin nous raconte sa vie, autant dire l’histoire musicale de tout un siècle, puisqu'on y retrouve Fürtwangler, Fricsay, Karajan, Rostropovitch, Fischer-Dieskau ou Gould.
Enfant, à 8 ans, Yehudi suppliait son professeur de travailler le Concerto pour violon de Beethoven, celui-là même qu’il offre ce soir de 1962 à l’International Concert Hall, avec le London Symphony Orchestra dirigé par Colin Davis.
Voici un autre extrait du film où l'on voit Yehudi Menuhin filmé dans les studios Charlie Chaplin à Hollywood en 1947 et dirigé par Antal Dorati, avec l’Orchestre symphonique d’Hollywood formé pour l’occasion. Les « Danses hongroises n°5 et 4 » de Brahms qui suivent mettent en valeur l’incroyable agilité de Menuhin, accompagné au piano par Adolph Baller et Antal Dorati.
Entre Menuhin et Oïstrakh est née en 1945 une amitié de trente ans, plus forte que le rideau de fer. En témoigne ce magnifique concert filmé Salle Pleyel à Paris en 1958, avec l’Orchestre de chambre de la RTF et Pierre Capdevielle où ils interprètent le Double Concerto de Bach.
Merci à Xavier Chezleprêtre qui m'a transmis l'essentiel de la documentation présentée ici.
13:30 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : bach, violon, yehudi menuhin






